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Article Les Echos

A la suite d'un article paru le 4 janvier 2018 dans les Echos, présentant la renaissance de Framatome, j'ai proposé au journal l'article suivant, qui n'est, à ce jour, toujours pas publié.

Framatome : quintessence des blocages français qui détruisent l'industrie nationale

En 1985, suite à la faillite de Creusot Loire, le CEA achète Framatome, qui entre ainsi dans le secteur public. Mon prédécesseur, Georges Pébereau, comme moi-même, avons essayé d'acquérir Framatome, pour le jumeler avec Alsthom et réaliser ainsi un groupe industriel capable de fabriquer des centrales nucléaires complètes comprenant le réacteur nucléaire, le générateur et les turbines à vapeur pour produire de l'électricité.

En 1985, Georges Pébereau, alors président de la CGE nationalisée, achète 40% de Framatome et Dumez, société privée, 12% : Framatome reste donc majoritairement dans le secteur public alors qu'en 1987, CGE est privatisée et sort du secteur public.

En 1990, Dumez revend ses actions Framatome et la CGE, que je présidais alors, les achète : désormais société privée, la CGE prend de fait le contrôle de Framatome avec 52% des actions et Framatome sort donc du secteur public.

Cela déclenche l'opposition catégorique du gouvernement : Pierre Bérégovoy, Ministre des Finances, m'enjoint, à la demande du Président Mitterrand, de vendre une partie des actions de Framatome pour éviter que la société ne sorte du secteur public. Si la CGE n'obtempère pas, il menace de la re-nationaliser : une proposition de loi est d'ailleurs déposée en ce sens. Après de laborieuses discussions, CGE conserve finalement 44% des actions Framatome, le personnel 2% et le Crédit Lyonnais nationalisé 6%.

En 1993, alors qu'Edouard Balladur est Premier Ministre, nous reprenons les négociations avec le CEA et aboutissons à un accord, qui est présenté au gouvernement : ce dernier fait traîner son examen et finalement refuse, car il était alors concentré sur la préparation des élections présidentielles.

En 1995, le juge d'instruction Jean-Marie d'Huy m'impose, du jour au lendemain, de quitter la présidence du groupe et mon successeur, fait une nouvelle tentative pour reprendre le contrôle de Framatome, puis abandonne.

Depuis 1990, Alsthom était associé avec le britannique GEC et GEC Alsthom avait été créé : curiosité de la vie économique, c'est à Daya Bay en Chine qu'a été construite l'unique centrale nucléaire, toujours en fonctionnement et totalement fabriquée par le groupe, pour laquelle Framatome a fourni la partie nucléaire et GEC la partie conventionnelle.

Mais les perspectives de rapprochement de Framatome avec GEC Alsthom s'évanouissent car l'actionnaire anglais de GEC Alsthom se désengage de cette activité et mon successeur, au lieu de racheter ses parts pour prendre le contrôle de la filiale, vend également les siennes, après s'être fait payer des dividendes exceptionnels, avant de mettre GEC Alsthom sur le marché.

La société, rebaptisée Alstom (sans h), se retrouve avec un bilan très affaibli, et de surcroît, fragilisée par une optimisation fiscale malheureuse lors de la mise sur le marché car les actionnaires ont préféré mettre en bourse une nouvelle société à laquelle ils ont transféré la totalité du bilan (actif et passif) de GEC Alsthom.

Alsthom avait une filiale titulaire de la licence technique de General Electric pour les turbines haut-de-gamme qu'elle contrôlait à 90% et dont General Electric possédait 10%. Après cette mise sur le marché, General Electric a fait valoir que le contrat de licence interdisait le changement d'actionnaires et a voulu l'invalider : pour sortir de cette impasse Alsthom a vendu les 90% qu'elle possédait à General Electric. Ce n'était que la première des opérations de General Electric pour qu'Alsthom se retire du marché des turbines.

En 1999, Alcatel vend ses actions Framatome au CEA. Framatome rejoint donc Areva, dont le premier métier est la production de combustibles pour les centrales nucléaires ainsi que le traitement des déchets. Pendant ce temps, Siemens entre au capital de Framatome : le rapprochement avec les allemands entraîne des difficultés pour la conception de nouvelles générations de réacteurs nucléaires, car il est difficile de faire travailler ensemble des équipes française et allemande dans le domaine de l'ingénierie. Cette nouvelle influence allemande dans la conception des réacteurs est d'autant plus surprenante que c'était l'époque où l'Allemagne allait renoncer à toute activité nucléaire.

Au sein d'Areva, une gestion défectueuse pendant les années suivantes entraîne des conséquences financières pour Framatome jusqu'au jour où, pour résoudre un grave problème de financement, EDF décide d'acheter l'activité Framatome et de redonner son nom d'origine à la société. Mais, paradoxe des règles introduites par la construction européenne, EDF doit négocier avec Bruxelles pour obtenir l'accord de la Commission, alors qu'il rachète une société totalement française. Et c'est ainsi que la conception et la construction des centrales nucléaires retrouve son nom d'origine, sans pouvoir acquérir la compétence pour réaliser la partie conventionnelle des centrales, car Alsthom a fini par céder à General Electric, la totalité de ses activités turbine.

L'histoire de Framatome illustre bien les défaillances et les blocages du système français qui ruinent l'industrie nationale. La présence de l'Etat au capital des sociétés freine au lieu de porter l'expansion et facilite les interventions politiques souvent malheureuses. Dans les mésaventures de Framatome, il ne faut pas occulter la responsabilité première du juge d'instruction qui, en 1995, m'interdît de travailler pour Alcatel du jour au lendemain, décision annulée dix ans plus tard par un non-lieu, ouvrant ainsi la place à mon successeur, dont la politique délibérée de recentrage sur les télécoms, a abandonné toutes les filiales du domaine de l'énergie.

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