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Epilogue

Quel plus terrible fléau que l’injustice qui a les armes à la main
Aristote, Métaphysique

Pour clore cet ouvrage je n’hésite pas à reprendre l’épilogue de mon précédent livre publié en 2002. Six ans plus tard et après les relaxes et non-lieu intervenus, les interrogations que posait ce texte, me paraissent confirmées.

Pendant l’année scolaire 1958-1959, nous étions trois amis qui finissions les mêmes études à Paris : un Iranien, un Vietnamien et moi-même. Sans que la politique soit notre principale préoccupation, il nous arrivait de parler de la situation respective de nos pays où nous allions à l’automne prochain entrer chacun dans la vie active. Si le monde comptait bien des tensions et potentiellement des conflits, si la “ révolution ” marquait toujours des points comme à Cuba où les guerilleros de Fidel Castro allaient renverser le régime de Batista et accessoirement troublaient le calme du Pavillon de Cuba à la Cité universitaire de Paris où j’habitais, nous avions le sentiment que nos pays au moins avaient surmonté leurs épreuves majeures et pouvaient connaître un avenir plus riant.

Après les secousses de la période de Mossadegh, l’Iran s’ouvrait à l’Occident sous la conduite éclairée et ferme de son roi et le pays pouvait se moderniser rapidement grâce à ses ressources pétrolières. Après les accords de Genève intervenus cinq ans auparavant, au prix de la partition du pays et de déplacements douloureux de populations, le Vietnam du Sud désormais indiscutablement indépendant pouvait espérer maîtriser son destin face à la subversion communiste. La France venait de rappeler le général de Gaulle et, si le conflit algérien, la “ pacification ” à l’époque, dominait la vie politique, le pays avait en profondeur le sentiment qu’enfin il allait retrouver une chance d’exister et de se faire entendre : ses finances se restauraient, de nouvelles institutions se mettaient en place et les gouvernements ne tomberaient plus aussi rapidement que se succédaient les saisons.

Et c’est ainsi qu’après un voyage de fin d’études qui nous a laissé de bien heureux souvenirs, la vie allait nous séparer, chacun rejoignant d’ailleurs dans son pays le service de l’administration. Pendant plusieurs années, seules des nouvelles épisodiques maintinrent la relation entre nous.

J’ai retrouvé mon ami iranien une douzaine d’années plus tard lorsque mes activités d’ingénieur conseil m’amenèrent à travailler en Iran. Il dirigeait un bureau d’études dans le domaine de l’hydraulique et de l’énergie et la similarité de nos responsabilités renforça spontanément nos liens. Par la suite, il assura des responsabilités plus éminentes comme gouverneur d’une province. Et puis, brutalement en 1978, sa vie bascula. Après le départ du roi, l’arrivée de Khomeiny et du régime des mollahs le contraignit à l’exode, comme la plupart des élites occidentalisées du pays. Il s’établit avec sa famille en France dans des conditions très difficiles après avoir dû abandonner en Iran tous ses biens qui furent confisqués.

A peu près à la même époque, le second membre de notre trio vivait un drame encore plus terrible que nous apprîmes plusieurs années après. Originaire de Hué, il fit dès son retour au Vietnam une très brillante carrière dans l’administration de Saïgon, où il fut successivement directeur des Travaux publics, puis directeur général des P.T.T. Il fut naturellement destitué en 1975 lorsque les communistes prirent le pouvoir, et envoyé en camp de rééducation. Sans nouvelles de lui pendant plusieurs années, je le pensais mort. Ce n’est que plus de dix ans plus tard qu’un message de lui m’est parvenu. A l’époque, les gouvernements vietnamien et français s’entendirent pour essayer de reprendre quelques relations économiques. Une modeste exposition d’entreprises françaises fut organisée à Ho Chi Minh Ville (ex-Saïgon) et Câbles de Lyon y participa. C’est ainsi que le collaborateur qui tenait le stand fut chargé de transmettre à son P.D.G. un bref message à la demande d’un digne visiteur vietnamien qui s’était présenté comme un ancien condisciple de Paris. C’est évidemment avec une joie extrême que j’appris ainsi qu’il était toujours en vie. Nous pûmes ensuite échanger quelques correspondances, un peu académiques à cause des risques de la censure et je n’appris vraiment l’horreur de son épreuve que lorsque je l’ai rencontré lors de mon premier voyage au Vietnam en 1992. Il avait passé trois ans en camp de rééducation, sous-alimenté, occupé à cultiver la terre avec ses doigts pour seul outil. Il m’a décrit les hallucinations que la faim provoquait. Il survécut néanmoins bien que squelettique et ayant perdu toutes ses dents. Libéré après trois ans de “ rééducation ”, il fut affecté comme dessinateur au bureau d’études du service régional de l’hydraulique, dont il devint au bout de vingt ans l’ingénieur en chef, au moment de prendre sa retraite. Lorsque je le vis, quinze ans après sa libération, il portait toujours les stigmates de ses souffrances. Mais j’ai été heureux de retrouver la même intelligence, la même vivacité dans l’éclat de son regard, que lorsque nous bavardions, trente ans plus tôt, à la Cité universitaire en faisant les cent pas entre les pavillons voisins de Cuba et de l’Indochine où il logeait.

Pour l’Iranien comme pour le Vietnamien, j’étais celui du trio que le destin avait épargné. L’un et l’autre suivaient avec attention, amitié, et je pense, un peu de fierté le brillant développement d’Alcatel Alsthom. Ils m’en ont parlé souvent. Leur attachement à la France et à ce qui apparaissait comme des réussites françaises, était sincère et traduisait la profondeur de la marque laissée, malgré les années et les épreuves, par l’enseignement français qu’ils avaient reçu.

Mais le même destin me rattrapa en 1995. Comme beaucoup de mes amis, mon éviction brutale d’Alcatel Alsthom les surprit et leur parut incompréhensible. Ils m’ont souvent interrogé sur cette procédure infernale.

Même après plusieurs années, je reste étonné par cet enchaînement irrésistible de rumeurs, de calomnies, de pressions et de contraintes qui m’ont conduit à démissionner. La manoeuvre opportuniste d’Ambroise Roux n’explique pas tout. Le plus intrigant est le développement de l’affaire Alcatel C.I.T., et surtout sa récupération pour me déstabiliser, ainsi que le président directeur général de la filiale. Mes deux amis me donnent, chacun avec sa sensibilité propre, finalement la même interprétation : comme eux, j’aurais été victime d’un processus révolutionnaire, certes moins radical pour les personnes physiques, mais aussi arbitraire et implacable. Alors, me revient à l’esprit que, devant la Cour d’appel, mon avocat dans sa brillante plaidoirie n’hésita pas à dire que l’on avait instruit contre son client un procès stalinien, à l’accusation fabriquée.

Je rapproche cette plaidoirie du livre de Maurice Druon, récemment publié La France aux ordres d’un cadavre. Pour l’académicien, le cadavre est celui de la défunte U.R.S.S. dont les entreprises, ouvertes ou dissimulées , au long de plus de cinq décennies, continuent d’agir comme un poison lent instillé dans la société française ... “ Tous moyens et tous alliés sont bons : la propagation de fausses nouvelles dite désinformation, l’excitation des rivalités intérieures, le discrédit jeté sur les chefs par de fausses accusations ” ... Plus loin : “ les attaques systématiques, les insinuations, les mises en cause, la présentation orientée ou faussée des événements, la mauvaise foi, étaient et demeurent procédés habituels des marxistes.”

Alors, je pourrais comprendre pourquoi mon sort a finalement rejoint celui de mes deux amis. Mais je ne pensais pas que cela fût possible dans la nation qui se flattait d’être la patrie des droits de l’Homme ?

Comme j’avais cité Maurice Druon dans mon texte, je lui avais adressé un exemplaire de mon livre. Quelques semaines plus tard je reçu une lettre très chaleureuse du Secrétaire perpétuel de l’Académie Française dont je me permets d’extraire les lignes qui suivent.

« Dès le début de votre affaire, j’avais estimé à la fois mesquins et ridicules les chefs d’accusations lancés contre vous et scandaleux le traitement judiciaire qui vous avait été appliqué.

Vous avez bien agi en écrivant ce livre, car vous êtes un cas d’école. Tout est rassemblé de ce qui peut illustrer les méthodes d’une justice marxiste dans une société qui se croit démocratique.

D’abord, le faux prétexte…Ensuite, la complaisance de la presse gauchiste à transformer l’information en scandale.

L’exploitation du sentiment d’envie, hélas propre aux Français, au sujet de vos émoluments, alors qu’ils acceptent les fabuleux contrats des joueurs de football, lesquels sont de moindre rapport pour l’économie nationale ; l’acharnement de magistrats qui, comme je l’ai écrit, poursuivent d’une vindicte particulière les possesseurs de grandes fortunes, les dirigeants de grandes entreprises, les personnalités politiques, voire même les hauts fonctionnaires, et se délectent à les discréditer ; le déclenchement d’instructions à partir de dénonciations anonymes ; la transgression organisée et volontaire du secret de l’instruction ; oui, tout y est.

Ce que je ne savais pas, c’est le rôle sournois d’Ambroise Roux, dans cette accumulation de vilenies. En dehors de la trahison affective, c’est jouer contre son propre camp par vanité de puissance. »

Voilà treize années de procédures et de tourments judiciaires, magistralement analysés et qualifiés par une éminente Personnalité du monde des Lettres et de la politique !



<< Réflexions sur ce désastre judiciaire   -   Annexes >>

Comments

1. On Sunday 21 October 2012, 09:20 by Rodrigo Calderon

De passage a Paris, j'ai pu rencontrer d'anciens collegues d'Alcatel Alsthom. Tous sont d'accord avec le bilan que vous faites dans votre livre et ce blog ci.
Mais peut être plus important est le fait que tous mes amis se rappellent avec admiration de l'epoque Suard,chez Alcatel Alsthom.
Personnelment, je peux vous dire que mes annees "Suard" ont marque ma vie professionnelle.
Rodrigo Calderon.

Cher Monsieur,

Je suis très sensible à votre message, et de mon côté, malgré les événements, je garde également un bon souvenir du temps passé ensemble,
Cordialement,

Pierre Suard

2. On Friday 15 May 2015, 10:16 by C VH

Bonjour Monsieur,

J'ai travaillé chez Shanghai Bell Alcatel de 1997 à 1998.
C'est étrange mais j'en ressens toujours un attachement pour le groupe. J'imagine que c'est la raison qui me pousse à vous écrire alors que nous apprenons par la presse ces jours-ci le rachat par Nokia.
Je conçois aussi aisément que cet attachement n'est rien comparé à celui que doit ressentir mon père qui a fait toute sa carrière à Colombes.
Au gré des changements & rachats, il a donc fait l'essentiel de son parcours chez Alcatel.
Il a conçu le PABX A4300M qui d'après mes sources est/était un modèle de longévité industrielle tant sur le plan de la maintenance et de la robustesse que sur l'élégance de conception. Peut-être vous en souvenez-vous ?
Il m'a dit avoir eu des réunions "privées" avec vous sur le sujet ou encore avoir voyagé en votre compagnie lors de séminaires pour hauts potentiels.
Même s'il communique peu sur le sujet, il m'a parlé de son sentiment de gâchis et de profonde injustice quant à votre éviction.
Plus j'en apprends et plus je ne peux que partager son avis.
Après avoir travaillé 4 ans chez Lucent (ante-fusion), je suis maintenant chez Total depuis 13 ans. Je n'ai aucune prétention en terme de connaissance de fonctionnement d'une société mais, entre l'idéal que je projetais et la réalité, j'avoue qu'il y a un fossé.

J'espère sincérement ne pas réveiller de mauvais souvenirs chez vous mais je tenais à vous faire part de notre soutien. Une certaine idée de la justice que m'a transmise mon père je suppose.

Je vous remercie d'avoir pris le temps de me lire

Meilleures salutations,

C VH

Cher Monsieur,

Je suis sensible à votre message dont je vous remercie. L'actualité réactive en effet des souvenirs douloureux quand au déclin irréversible du groupe Alcatel Alsthom. J'ai coutume de mettre en ligne sur mon blog les messages de qualité qui me sont transmis, me donnez-vous l'autorisation de le faire pour le vôtre ?

J'ai également adressé un message de remerciement à votre père.

Avec mon cordial souvenir,

Pierre Suard

3. On Thursday 2 July 2015, 08:48 by Marc MASGRANGEAS

Monsieur Suard,
Ancien cadre dans la société que vous avez brillamment dirigée, et plus précisément dans l'unité d'ALCATEL ESPACE à Toulouse, j'ai connu les heures de gloire de cette entreprise de rang mondial.
J'ai aussi malheureusement connu la "dégringolade" managée par Mr TCHURUK...sur laquelle je ne reviendrai pas.
Je viens de lire votre livre "L'envol saboté d'ALCATEL ALSTHOM", tardivement sans doute !...mais seulement découvert récemment en surfant sur internet.
En retraite depuis 2002 près de LA ROCHELLE...je n'ai cessé de raconter autour de moi durant ces dernières années comment, en France, on pouvait détruire le Président d'une grande société internationale, pour la confier à un fossoyeur de 1ère classe...
Pour tout vous dire, je n'ai toujours pas compris à qui a profité le crime...et cela me préoccupe toujours !!
J'ai eu l'honneur et le plaisir d'être invité au Palace de Menthon à l'occasion d'un séminaire rassemblant de nombreux experts technologiques de la Société, dans la période où un mauvais vent commençait à souffler dans les voiles du "Navire"...
Un de mes fils travaillant comme cadre chez SALOMON (Skis/Sports) à Annecy, j'ai forcément l'occasion de penser à vous chaque fois que je me promène au bord de ce magnifique Lac...
Par ce message, je veux vous dire, Monsieur le Président, que vous avez été très bon non seulement pour les conditions de travail de tous les employés de la société...mais aussi pour le prestige de notre pays.
Monsieur le Président ...Encore merci !
Cordialement,
Marc MASGRANGEAS

Cher Monsieur,

Je suis très sensible à votre message et à votre appréciation sur notre Groupe d'autant plus qu'elle est formulée par un de ses experts de l'époque.

Très cordialement,

Pierre Suard

4. On Tuesday 5 January 2016, 10:24 by René F.

Bonjour,
Je suis dans l'entreprise depuis presque 20 ans, alors jeune ingénieur arrivé dans le début de l'ère Tchuruck ; j'ai donc suivi les successives déstructurations du groupe pour enfin voir sa "mort" annoncée avec l’absorption par Nokia...
Une succession de gâchis et de mauvais choix par des opportunistes intéressés...
Que devenez-vous maintenant ?
Cordialement
René F.

Cher Monsieur
Je survis et c'est avec une infinie tristesse que j'ai vu disparaitre le groupe auquel j'avais consacré 22 ans de ma vie professionnelle. Pour que quelque chose survive de ce qui était une fierté pour beaucoup, j'ai écrit les livres qui figurent sur ce blog. Je ne cesse pas de rappeler que le responsable de ce désastre, outre mon successeur, c'est d'abord le juge d'instruction qui, sans raisons valables, lui a ouvert le fauteuil de président.
Cordialement.
Pierre Suard

Monsieur Suard,
Je suis extrêmement surpris et heureux de pouvoir vous lire, je ne m'attendais pas du tout à une réponse de votre part, je vous en remercie.
Je partage complètement votre désarroi, et ne peux que regretter le démantèlement de la part des patrons successifs de la grande entreprise que vous aviez bâtie ! Alcatel Alsthom était une fierté mondiale vous pouvez-en être extrêmement fier !
Je suis de tout coeur dans votre combat et vous souhaite bonne continuation personnelle.
Cordialement

René F.

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