Au début des années 1990, Alcatel Alsthom, premier groupe industriel français, est leader mondial dans ses spécialités. A l’époque le groupe est plus gros que GE ou Siemens dans l’énergie et que Siemens dans les télécoms.

En 1985, CGE la maison mère, futur Alcatel Alsthom, avait acheté 40% de Framatome, l’essentiel du reste du capital étant dans les mains de l’Etat. L’ambition de la CGE était de développer un groupe maîtrisant toutes les techniques d’une centrale nucléaire.

En 1990, le gouvernement de François Mitterrand s’oppose au projet de la CGE d’acquérir 12 % supplémentaires de Framatome. On aboutit laborieusement à un compromis : la majorité du capital de Framatome redevenait publique mais Framatome échappait aux règles du secteur nationalisé et CGE augmentait sa part dans le capital.

Un nouveau projet de prise de contrôle en 1993 se heurte aux réticences des dirigeants de Framatome qui craignent la tutelle d’Alsthom et le Gouvernement fait traîner son approbation.

Et brutalement, le 10 mars 1995, la décision souveraine, sans preuves, d’un juge d’instruction m’interdit du jour au lendemain de travailler pour Alcatel Alsthom. L’instruction se clôturera d’ailleurs 10 ans plus tard par un non-lieu. Mais le processus de déclin est enclenché. Mon successeur Serge Tchuruk prend le contre-pied de la politique qui avait fait d’Alcatel Alsthom un leader en France et à l’international pour se conformer à la mode qui prévalait sur les marchés financiers qui n’aimaient pas les conglomérats.

Il décide de concentrer Alcatel Alsthom sur les télécoms et vend progressivement toutes les autres activités du Groupe. GE, à l’époque déjà et encore aujourd’hui, est le brillant contre-exemple de la réussite d’un conglomérat.

Framatome fut vendu au CEA en 1999. En 1997, lorsque l’anglais GEC, qui avait apporté ses activités énergie à Alsthom en 1989, décide de vendre sa participation, Serge Tchuruk profite de cette opportunité pour… se retirer de l’activité. Les deux actionnaires décident de mettre en bourse leur filiale GecAlsthom après lui avoir retiré une bonne part de sa trésorerie en se faisant payer des dividendes exceptionnels. GecAlsthom désormais indépendant devient Alstom et AlcatelAlsthom, Alcatel.

Mais pour minimiser le coût fiscal de l’opération, les actionnaires décident de transférer les actifs et passifs à une nouvelle société qui elle serait mise en bourse. Dans les actifs figure une société qui produit les turbines haut de gamme sous licence GE.Alstom possède 90% de cette filiale et GE 10%. GE fait observer que la licence interdit un changement d’actionnaire et refuse de la maintenir. Pour sortir de l’imbroglio Alstom vend la totalité des actions de sa filiale à GE.

Les conséquences dommageables pour Alstom ne s’arrêtent pas là. Très affaiblie dans les turbines, la société acquiert l’activité turbine d’ABB. Cette acquisition entraîne de lourdes pertes pour Alstom déjà privé de sa trésorerie, d’où le risque de faillite au début des années 2000 qui allait entraîner l’intervention de l’Etat.
Ce rappel de l’histoire d’Alstom est riche d’enseignements.

Les interventions de la puissance publique ne sont pas forcément bénéfiques pour le développement de l’industrie, lorsqu’elles sont empreintes de considérations politiques ou partisanes. C’est une décision judiciaire arbitraire et brutale qui nous a empêchés de constituer autour d’Alstom un ensemble industriel capable de fabriquer la totalité des centrales nucléaires. Les pouvoirs publics en déplorent aujourd’hui l’absence.

Il nous reste à espérer que l’issue de la crise actuelle repose seulement sur des analyses industrielles et non sur des constructions administratives ou technocratiques. Les meilleurs juges restent le Président de la société et son Conseil d’Administration.


Article paru dans Les Echos, le 12 mai 2014