Certes, je ne suis pas d'accord avec le fait qu'un PDG gagne un million de francs par mois, hors jetons de présence ; je n'approuve pas le système des stock-options qui a permis à quelques dirigeants de s'enrichir de façon discrétionnaire ; j'ai trouvé Pierre Suard très contestable dans sa défense télévisée ; je ne suis pas de son bord politique, etc. Et pourtant le cas Suard m'intéresse car il est décisif pour notre démocratie.

Car, à l'inverse, je désapprouve les amalgames outranciers qui l'ont traîné dans la boue ; je suis étonné de la présentation qui a été faite par les plus grands médias des résultats d'Alcatel Alsthom - parmi les meilleurs de France (3e) et les meilleurs du monde dans le même secteur ; je suis attristé par l'image qui a été donnée d'un des groupes industriels français les plus importants et les plus innovateurs ; je suis, par moments, écoeuré d'une curée nauséeuse dans laquelle se jettent des acteurs toujours prompts à frapper un homme à terre ; je suis circonspect devant l'accumulation des délations inopinées ; et, pour moi qui soutient toujours les juges soucieux de représenter le citoyen dans les affaires de corruption, je reste perplexe devant une instruction qui semble davantage encercler un homme et ses proches que suivre pas à pas une affaire qui porterait sur plusieurs centaines de millions de francs, comme c'est le cas pour les surfacturations. Il est par ailleurs patent que le contrôle judiciaire auquel est soumis Pierre Suard est une forme de préjugement puisque les conséquences en sont les mêmes par le caractère irréversible des procédures qu'il entraîne - interdiction de gérer, absence totale de l'entreprise, nomination d'un aure PDG. C'est un cas inédit dans le capitalisme français et, il faut le souligner, ce cas n'est guère plus fréquent dans le capitalisme anglo-saxon qu'on cite souvent en exemple sans donner d'exemple.

le salaire de Pierre Suard et ses autres revenus devraient être du ressort des syndicalistes ou des politiques, soucieux de réduire les inégalités. Le débat me semble tout à fait naturel sur cette question. Mais, dans la juxtaposition de travaux de sécurité, de la réfection d'une salle de bains et de ces revenus, on a balayé toute présomption d'innocence. Pour trouver des boucs émissaires en temps de crise ou des arguments temps de campagne électorale, on n'hésite pas à déclarer la culpabilité sur des questions non jugées. On découvre tout à coup le pouvoir autocritique quand il est mis en bas. Et tel journaliste déclare à la télévision qu'avec sa chute, c'est le "pouvoir de droit divin" qui s'achève, quand même l'affaire en cause n'aurait aucun rapport avec les principe de management d'une entreprise. A triturer les symboles on oublie l'essentiel que nous a légué Tocqueville : la première garantie contre le despotisme, c'est le respect intransigeant du formalisme juridique pour tout individu, quel qu'il soit. La jouissance qu'on éprouve face à la chute des puissants de ce monde est malsaine : un homme est une personne, pour toujours, dans l'Etat de droit. Toutes les formes modernes du lynchage sont des régressions qu'il faut réprouver car elles constituent un danger pour la démocratie qui risque de basculer dans l'ochlocratie, ce pouvoir d'une foule hargneuse qui n'est plus un peuple de citoyens.

Il faut aujourd'hui être méfiant et soupçonneux quand la justice se traite sur la place publique. Il ne s'agit pas de remettre en cause le rôle de la presse en tant que telle. Mais dans la mesure où les délais d'instruction sont anormalement longs en France, tout semble se jouer pour les personnes, dans ce temps qui éloigne le cabinet du juge du prétoire ultime. Dans cet entre-deux qui n'en finit pas, il faut désormais "être bon à la télé" pour s'en sortir. Or, reconnaissons-le, ce n'est pas la première tâche du chef d'entreprise. Il suffit de quelques faux pas dans une prestation télévisée pour devenir un coupable.

Pierre Suard est peut-être combatif, peut-être désespéré, je n'en sais rien. Mais si, dans quelques mois, après quelques années d'instruction, il bénéficiait d'un non lieu, maints contempteurs pressés pourraient battre leur coulpe. Le mal aura été fait. Ce qui est mal.


par Alain Etchegoyen - philosophe
(La Tribune du 2 mai 1995)