Ce jeudi 8 décembre 1994, arrivé le matin même de Paris, j’avais rendez-vous pour déjeuner au restaurant Lespinasse sur la 55e rue à New York avec Rand Araskog, président d’I.T.T. Je profitais en effet de mes voyages aux Etats-Unis pour lui rendre visite systématiquement et ainsi faire le tour des affaires d’intérêt commun. Nous étions partenaires depuis dix ans, d’abord au sein d’Alcatel N.V., dont il a présidé le Conseil de surveillance, puis au Conseil d’administration d’Alcatel Alsthom dont il devint membre lorsque I.T.T. achevant de se dégager du capital d’Alcatel entra dans celui d’Alcatel Alsthom. Il m’était en effet plus facile d’avoir avec Rand une conversation détendue à New York que lors de ses voyages en Europe à l’emploi du temps toujours minuté.

Nous commençons donc à déjeuner et échangeons comme à l’habitude des propos très amicaux : le cadre élégant et douillet s’y prête ainsi que les attentions quasi obséquieuses du maître d’hôtel. Il est vrai que nous sommes dans le restaurant de l’hôtel Saint Regis, propriété d’I.T.T.

Soudain, arrive le responsable des relations publiques d’I.T.T., le visage plus fermé que d’habitude, qui apporte à Rand un fax de ses bureaux européens lui signalant un article du Monde daté du 9 décembre, qui venait de sortir à Paris et qui le mettait en cause. Le président d’I.T.T. fort irrité me tend l’extrait du Monde : je lis, sous le titre “ Les déboires du groupe français et l’avenir de son P.D.G. Pierre Suard : le patron américain d’I.T.T. pourrait créer la surprise au prochain Conseil d’administration d’Alcatel. ” Dans le texte, “ un membre du Conseil d’administration ”, selon une formule rituelle, aurait confié : “ Si Araskog veut demander la tête de Suard, il nous sera très difficile de nous y opposer.” C’est une nouvelle étape de la campagne sournoise de déstabilisation entretenue à Paris. Mais l’intérêt de cet épisode “ live ”, c’est que j’aie entendu à chaud les violentes dénégations du président d’I.T.T., qui tient à faire séance tenante un démenti catégorique, que prit sous sa dictée et sur le coin de la table le responsable des relations publiques. Le communiqué écrit fut complété de déclarations verbales que le responsable d’I.T.T. fit à la presse et qui en substance se résument ainsi : “ M. Araskog est ecoeuré. L’article est complètement faux. M.  Araskog est un très solide supporter de Pierre Suard. M. Araskog comprend que les temps sont difficiles en Europe en particulier pour les commandes de télécommunications, mais il estime fermement que Pierre Suard a le soutien total et unanime du Conseil d’administration. ”

A ma connaissance la presse française passa sous silence ces mises au point sauf l’International Herald Tribune du 9  décembre qui mentionna : “ I.T.T. denies Alcatel Report : I.T.T. Corp. denied a report in the French presse indicating that its Chairman, Rand Araskog, a Board member of Alcatel Alsthom, could push for the resignation of Alcatel’s Chairman, Pierre Suard ... ” [1] Rand m’assura à nouveau de son soutien et de sa confiance et nous reprîmes le cours de nos conversations.

Je me promis néanmoins à mon retour d’être plus attentif au développement de cette campagne de déstabilisation, d’autant plus que je reçus un deuxième avertissement dès mon arrivée à Paris.

Le vol de retour lui-même ne fut pas banal. Je voyageais sur Concorde et je me suis trouvé assis à côté de l’ambassadeur des Etats-Unis en France, Mme Pamela Harriman, qui rejoignait son poste. Elle engagea la conversation, alors que par discrétion je m’abstenais de prendre l’initiative. J’ai ainsi découvert une personnalité dont la classe et la simplicité frappaient, qui me parla des “ affaires ”, de l’attitude des médias en n’hésitant pas à prendre son exemple personnel : il est vrai qu’elle avait été assez malmenée récemment. Nous parlâmes aussi de politique internationale. Je me souviens en particulier de l’avertissement qu’elle formula : les U.S.A. changent et les Européens n’en sont pas conscients ; le poids croissant des citoyens d’origine latino-américaine ou asiatique réduit la prépondérance historique des populations d’origine anglo-saxonne et l’Europe risque à l’avenir, en cas de crise majeure, de ne plus trouver aussi facilement dans les U.S.A. l’allié naturel des temps difficiles. Elle m’interrogea aussi sur la situation en France et me demanda par exemple si M. Delors confirmerait sa candidature à l’élection présidentielle. Pour avoir entendu, quelques semaines plus tôt, dans une réunion très restreinte, l’intéressé répondre évasivement à cette question, je lui dis que je pensais qu’il ne serait pas candidat. Ce n’était pas l’avis qui prévalait à Paris. Mais c’est pourtant la décision qu’annonça officiellement Jacques Delors le lendemain dimanche. Mme Harriman a peut-être pensé que je bénéficiais d’informations précises ou d’une bonne connaissance du monde politique : rien de tout cela, seulement de la chance et peut-être un peu de bon sens.

A Paris, j’avais rendez-vous le lundi avec le président de la République : c’était la première fois que j’allais le voir en tête à tête. L’origine de cette audience est fortuite : le 7 juin précédent, j’avais été convié avec deux cents autres personnes au dîner officiel à l’Elysée que le président donnait à l’occasion de la visite à Paris du président des Etats-Unis et de Mme Hillary Clinton. Selon le protocole habituel, chaque invité est accueilli, au terme d’une longue attente en file, par le président français puis le président du pays étranger. Mon tour arrivé, je salue M. Mitterrand mais me trouve immobilisé face à lui car mon prédécesseur prolonge sa conversation avec le président Clinton. Pour rompre le silence, je parle au président français du discours qu’il avait prononcé la veille pour le 50e anniversaire du Débarquement en Normandie, mais j’avoue que je n’ai pas osé lui dire que j’avais été choqué qu’il ne mentionnât même pas une seule fois le nom du général de Gaulle. Puis, nouveau silence : alors, M. Mitterrand me dit “ Suard, je vous connais peu ; demandez-moi rendez-vous et je vous recevrai. ” Ne voulant pas mêler politique et vie des affaires, je n’ai pas donné suite à cette proposition immédiatement. En décembre, la fin du septennat approchant, j’ai pensé que je pouvais présenter une demande d’audience, ce que je fis avant de partir aux Etats-Unis. A ma grande surprise, l’acceptation fut immédiate et le rendez-vous accordé pour le lundi suivant à 18 heures.

A l’heure dite, je me présente. Anne Lauvergeon, Secrétaire général adjoint de la Présidence, m’annonce que je vais devoir attendre un peu, mais que je serai reçu, à la différence de tous les autres rendez-vous de la journée qui ont été annulés. Lorsque j’entre dans le grand bureau, je trouve le président en effet très affaibli. Nous nous asseyons dans un coin salon et, le visage blanc, immobile, impassible, il m’écoute. Je lui parle d’Alcatel Alsthom, du développement international, de quelques dossiers d’actualité, sur lesquels sa collaboratrice m’a dit lui avoir fait une fiche : aucune réaction. Je poursuis. Puis soudain, il m’interrompt :

- Suard, on vous fait beaucoup d’ennuis en ce moment .

- C’est vrai, Monsieur le président, je ne suis pas venu pour vous parler de ces “ affaires ”, mais je peux vous en dire quelques mots si vous le souhaitez.

- Inutile, je me suis fait communiquer le dossier (sic), je sais qu’il est vide. J’ai dit au gouvernement et à M. Balladur en particulier qu’il avait tort de laisser salir les chefs d’entreprises et que cela nuisait à la France.

La conversation se prolonge un moment sur ce thème et je sens le président beaucoup plus présent. Mais il ne s’anime vraiment que pour la troisième partie de l’entretien qu’il aborde lui-même : la politique. J’ai alors droit à une galerie de portraits, parfois très mordants, de ses proches comme de ses adversaires. Il me dit en particulier qu’il n’était pas étonné du refus de Jacques Delors, “ incapable de gagner une élection ”, de se présenter aux présidentielles, que depuis six mois il le disait à tous ses collaborateurs proches, qu’il désigne d’un mouvement circulaire du bras, et qu’il était seul de son avis à l’Elysée. Là, je sens le président parlant de politique, passionné, professionnel, à l’aise et quasiment en forme et j’imagine les analyses magistrales et les jugements assassins dont il doit être capable au mieux de sa forme.

Ce jour-là visiblement il souffrait et dominait avec stoïcisme sa maladie. L’audience durait depuis près d’une heure et, ne voulant pas abuser de ses forces, je manifeste l’intention de me retirer. Il me retient encore un peu puis, au prix d’un très grand effort il se lève et m’accompagne quelque pas jusqu'à la porte toute proche, et sur le seuil il ajoute “ Si l’on doit vous faire d’autres ennuis, revenez m’en parler, ma porte vous est ouverte. ”

J’eus bien d’autres ennuis, mais je ne suis pas retourné le voir à l’Elysée. Quelques mois plus tard, alors qu’il n’était plus président, je l’ai revu tout à fait par hasard. Nous déjeunions dans le même restaurant ; après le repas, je suis allé discrètement le saluer. La maladie qui l’accablait avait visiblement progressé et il conclut notre brève conversation par ce conseil pathétique “ C’est dur, très dur, mais il faut tenir. ” Il parlait pour moi, mais implicitement pour lui aussi.

Décidément, après ce double avertissement, il fallait prendre au sérieux cette campagne médiatique qui, s’appuyant sur les “ affaires ”, visait à déstabiliser le président d’Alcatel Alsthom.

De quelles affaires s’agit-il ? A l’origine, une minable et malheureusement classique affaire de malversations dont se sont rendus coupables deux cadres dans un établissement situé dans l’Ile de France, d’une des filiales françaises du groupe : Alcatel C.I.T.  L’un des cadres, directeur financier de l’établissement ainsi que de la division de produits “ transmission ”, approuvait et réglait complaisamment les factures “ gonflées ” de travaux que son complice, directeur de l’entretien, commandait. L’enquête montra que dans certains cas, ils recouraient à des entreprises dans lesquelles eux ou leur famille avaient des intérêts. Les détournements qui ont duré plusieurs années ont dû atteindre au total plusieurs dizaines de millions de francs.

Lorsqu’elle a eu connaissance des faits, c’est-à-dire au deuxième trimestre 1993, indirectement alertée par le fisc qui avait entrepris un contrôle sur la situation personnelle des deux cadres, la direction de la société les a immédiatement congédiés. C’est alors que pour leur défense ils ont déclaré qu’il était de pratique courante dans le groupe de faire des travaux au domicile des dirigeants et de les facturer à la société. Le nom du président directeur général de C.I.T. et le mien furent ainsi cités et livrés à la vindicte publique, car constamment dans cette affaire instruite à Evry, la presse publia des informations, souvent d’ailleurs orientées, théoriquement couvertes par le secret de l’instruction.

Ces pratiques ne furent pas les seules détestables que j’ai pu découvrir à l’occasion de cette instruction. Quelques semaines après le congédiement du directeur financier fautif, la société est contactée par son avocat qui, sans pudeur, lui présente un marché que j’assimile à un chantage. Il déclare que son client dispose d’un dossier explosif concernant les contrôles de prix de France Telecom, déposé en lieu sûr, qu’il utilisera si Alcatel C.I.T. ne renonce pas aux poursuites. La société refuse évidemment, et avec indignation, d’envisager ce jeu méprisable. Elle avait d’ailleurs la conscience tranquille. Il fut répondu qu’elle allait le regretter.

Elle ne tarda pas à apprendre de quoi il s’agissait. Le directeur financier de la division Transmission était, dans le cadre de ses attributions, chargé entre autres de préparer les documents à soumettre aux P.T.T. à l’occasion des contrôles de prix. En effet, dans le régime traditionnel des marchés publics, l’administration pouvait acheter à ses fournisseurs des produits de gré à gré en en contrôlant les prix de revient. Elle utilisait à l’époque trois fournisseurs vérifiés tout à tour et le résultat des négociations s’appliquait à l’ensemble des fournisseurs du même produit. En 1989, c’est le tour de C.I.T. : l’administration entreprend de vérifier les prix de revient de 1988. Lors de ce contrôle, le directeur financier a préparé et présenté à l’administration des documents qu’il avait falsifiés avec un résultat qui, curieusement, pénalisait l’entreprise car il minorait les prix de revient, base de la négociation commerciale à ouvrir. Il avait en effet majoré les quantités (matières, heures passées) entrant dans le coût direct, mais minoré les frais généraux qui s’ajoutent aux coûts directs. Dès que C.I.T. découvrit ces irrégularités, elle les signala à son client devenu France Telecom. D’un commun accord, un arbitre fut désigné pour chercher si un préjudice avait été créé et le cas échéant l’évaluer. Après quelques mois de discussions un accord intervint et C.I.T. paya à France Telecom une indemnité de 62 millions de francs pour compenser le préjudice moral. Le directeur financier avait agi à l’insu de son employeur, mais il le représentait néanmoins lors du contrôle de prix litigieux. Cette affaire entre C.I.T. et France Telecom était ainsi réglée par accord entre les parties.

Ce dossier jugé explosif fut remis au juge d’instruction. Ainsi naquit la retentissante affaire des surfacturations à France Telecom. Elle fut amplifiée l’année suivante par les déclarations spontanées d’un cadre comptable récemment licencié pour insuffisance professionnelle. Il déclara que les mêmes pratiques existaient dans le domaine de la commutation, que les produits des surfacturations atteignaient plusieurs centaines de millions de francs par an. La presse en déduisit, ou on lui suggéra, que les surfacturations alimentaient une gigantesque caisse noire qui servait à l’enrichissement personnel des dirigeants et à des financements politiques.

Naturellement, dès le début puis à nouveau l’année suivante, nous avons toujours affirmé qu’il n’y avait pas de surfacturations, que tous les règlements faits par France Telecom entraient en comptabilité et ne pouvaient donc pas alimenter une caisse noire. Pour ce qui concerne les accusations personnelles, j’ai toujours déclaré que j’avais réglé de mes deniers les travaux et prestations concernant mon domicile. Une mention particulière doit être faite concernant les installations de sécurité qu’un amalgame sournois et constant s’efforça de qualifier de travaux personnels.

L’origine des installations de sécurité est une instruction impérative du ministre chargé de la police demandant, en novembre 1986, à une vingtaine de responsables d’entreprises de prendre des mesures précises de protection contre les attentats terroristes dont Georges Besse venait, après d’autres personnalités, d’être victime. Le ministère de l’Intérieur ne disposant pas des moyens suffisants, le ministre demanda aux entreprises d’assurer par des moyens privés la protection des présidents. Dans le groupe C.G.E., nous avions un directeur spécialement chargé des problèmes de sécurité, en relation constante avec les services officiels. Je lui transmis les instructions du ministre et me pliai aux procédures qu’il recommanda, au bureau, au domicile ou lors de mes déplacements. Au domicile, objet de la controverse, fut installé un système complexe pour prévenir toute tentative d’enlèvement ou d’assassinat, à base d’informatique, d’observations, d’enregistrements, d’alarmes graduées, etc.  Un des paradoxes pour moi fut d’entendre les accusations d’avantages personnels prétendument retirés de cette situation, alors que la vie courante, la mienne mais aussi celle de ma famille, était très perturbée par la présence de ces dispositifs sophistiqués, par la crainte qu’une maladresse ne déclenche l’avalanche des alarmes ou par la gestion toujours un peu angoissante des fausses alarmes. Au total, pendant les huit ans, de 1986 à 1995, l’ensemble des sommes ainsi payées par le groupe s’éleva à 3,5 millions de francs. Le Conseil d’administration a toujours considéré qu’il appartenait au groupe de prendre en frais généraux les dépenses exposées pour la sécurité du président à cette occasion, comme lors des crises antérieures. C’est une attitude constante des administrations, des banques ou des entreprises. M. Von Pierer, président de Siemens, le déclara d’ailleurs spontanément en donnant l’exemple de sa maison personnelle lorsque la polémique enfla à Paris.

L’affaire de mes travaux personnels ayant reçu un tel écho depuis 1994 et bien après mon départ du groupe, je me dois d’en relater les principales péripéties. Elle s’est symbolisée pour l’opinion publique par la réfection de ma salle de bains qui aurait été payée par Alcatel. Force est de constater qu’après une instruction de plusieurs années, un dossier de plusieurs milliers de cotes, des enquêtes multiples, de nombreuses perquisitions, l’analyse de tous les comptes et éléments du patrimoine et de leur financement, de moi-même et de ma famille, mes déclarations initiales n’ont pas été contredites : mes seuls revenus sont ceux décidés par le Conseil d’administration, les travaux personnels (donc ma salle de bains) ont été payés par mes soins, les installations de sécurité, comme c’est la pratique constante et avec l’assentiment du Conseil d’administration, par le groupe.

Mais je crois utile de souligner à quel point il est difficile de faire prévaloir son innocence face à un système judiciaire qui m’est apparu partisan et corporatiste.

En principe, le juge instruit à charge et à décharge. Je peux témoigner que dans mon cas, son instruction à charge fut sans faille, si ce n’est sans erreurs, quant à l’instruction à décharge pour le moins discrète. La prévention principale portait sur le prétendu règlement par C.I.T. ou d’autres sociétés du groupe, de travaux faits à mon domicile. L’expert désigné par le juge dit que de tels règlements sont possibles car les entreprises concernées ont reçu des marchés s’élevant à 9 millions de francs sur le site de C.I.T. Vélizy, mais aucune preuve de paiements illicites n’est apportée. Mes avocats demandent à un autre expert, expert auprès du tribunal de Paris, de vérifier tous les règlements faits à ces entreprises par le groupe et les justifications qui les appuient. Ses conclusions sont catégoriques : le montant total des travaux faits par ces entreprises n’est pas de 9 millions mais de 6 millions de francs ; tous les règlements sont établis sur base de factures approuvées par un architecte et sont conformes aux marchés et devis. Nous remettons cette contre-expertise au juge lors de mon interrogatoire pour qu’elle soit jointe au dossier d’instruction. L’expert judiciaire en eut connaissance puisque dans un rapport ultérieur, sans reconnaître son erreur initiale, il cita 6 millions de francs pour le total des travaux, et non plus 9 millions de francs.

Cela n’empêcha pas, deux ans plus tard, l’ordonnance de renvoi de citer à nouveau 9 millions de francs, et même après les audiences au tribunal, le procureur adjoint dans ses réquisitions de parler encore de 9 millions de francs.

Les audiences avaient pourtant mis en lumière des éléments nouveaux intéressants. L’accusateur d’origine dit à la barre que la mise en cause des dirigeants lui avait été recommandée mais qu’en fait il ne savait rien et qu’il regrettait ce qu’il avait fait. La veille de l’audience où je devais être interrogé, mes avocats consultent à nouveau le dossier de l’instruction tel que transmis au tribunal : ils constatent qu’il ne contient pas le rapport de contre-expertise. Ils demandent au président du tribunal s’il en a connaissance : réponse négative. Le lendemain, en ouvrant la séance le président déclare de son timbre froid et détaché : “ Que les avocats de M. Suard se rassurent, le rapport de contre-expertise a été retrouvé : il avait été oublié dans le tiroir du juge d’instruction. ” Nous en avons bien sûr parlé à nouveau au cours de l’audience, mais le procureur devait être distrait, car ses réquisitions, quelques jours plus tard, mentionnèrent à nouveau le chiffre erroné de 9 et non pas 6 millions de francs, erreur qui n’est pourtant pas anodine lorsque l’on requiert des peines de prison pour de prétendus règlements indus.

Cette accusation de prise en charge par le groupe de travaux personnels se dégonfle progressivement. En première instance, le parquet maintient intégralement ses réquisitions (même sur la base d’un chiffre pourtant reconnu faux par l’expert judiciaire). Le tribunal ne me condamne que pour les règlements faits à une des entreprises (sur les trois). En appel, le parquet abandonne ses réquisitions et la Cour me relaxe totalement pour ces faits.

Mais le juge d’instruction sentant la faiblesse de son dossier, avait dans les toutes dernières semaines de l’instruction, ajouté un volet de griefs : l’intervention à mon profit d’un architecte payé par le groupe. J’avais naturellement honoré cet homme de l’art pour ses prestations faites à mon domicile. Mais l’essentiel de son activité était consacré au groupe qui le dédommageait pour cela. Le tribunal ne retint ni mes déclarations, ni les pièces fournies et me condamna de ce chef. En appel, le parquet maintient ses réquisitions sur ce point, mais la Cour me relaxa de ces accusations.

Au terme de cinq ans de procédure, il est finalement jugé que j’avais bien payé de mes deniers les travaux et prestations relatives à mon domicile. J’avais payé moi-même la réfection de ma salle de bains !

Après l’arrêt de la Cour d’appel, je ne restais inquiété que pour les installations de sécurité et encore pour un motif indirect. Le directeur de la sécurité, particulièrement soucieux de préserver le secret sur le contenu des dispositifs de sécurité installés à mon domicile, prit l’initiative de faire indiquer sur les factures d’autres adresses que celles du lieu où les équipements étaient posés. Lui seul connaissait ainsi la totalité du dispositif. Dès que l’enquête commença, il remit spontanément à la police la totalité du dossier. La position de la justice évolua constamment sur ces travaux. Le juge d’instruction considéra qu’il s’agissait de dépenses faites à des fins purement privées, et donc constitutives d’abus de biens sociaux. Et comme il me considérait, bien que sans mandat dans les sociétés qui avaient réglé les travaux, gestionnaire de fait de toutes les sociétés du groupe, il m’accusa d’abus de bien sociaux pour ces dépenses de sécurité. En première instance, le tribunal reconnut qu’il était légitime que le groupe protège son président, même à son domicile, mais il estima que je ne courais plus de risques dans les années 90 et qu’en conséquence l’abus de biens sociaux était retenu pour ces années : mais j’ai rendu les installations à mon départ du Groupe et payé de mes deniers celles qui ne pouvaient être démontées. Le tribunal jugea que la facture que le Groupe m’adressa (époque à laquelle je n’exerçais plus aucune responsabilité) n’était pas d’un montant suffisant et me condamna pour abus de biens sociaux à hauteur de cette “ insuffisance ” arbitrairement évaluée. A la Cour d’appel, je fournis des attestations des plus hautes autorités civiles et militaires, qui soulignaient la permanence des risques terroristes au moment de la Guerre du Golfe et par la suite. La Cour adopta pour me condamner un raisonnement tout différent : elle ne contesta pas la réalité du risque, ni la légitimité pour le groupe de protéger la vie du président (avec une nuance byzantine entre la société mère et les filiales totalement contrôlées), ne soutint plus que j’étais le dirigeant de fait de toutes les filiales, mais jugea que la modification des factures faite par le directeur de la sécurité à sa seule initiative et pour les raisons de confidentialité dites ci-dessus, était constitutive à elle seule de l’abus de biens sociaux pour lequel elle me condamna comme acteur ou receleur.

Quelques mois après que l’arrêt de la Cour d’Appel fut définitif, je reçus du Grand Chancelier de la Légion d’Honneur une lettre m’avisant que, conformément au code qui régit l’Ordre, j’étais susceptible de faire l’objet des peines disciplinaires prévues pour sanctionner tout membre de la Légion d’Honneur qui aura commis un acte contraire à l’honneur. Plus loin, la lettre précisait que trois types de peines sont prévues : blâme, suspension provisoire, exclusion.

Avec l’aide de mes avocats, j’ai présenté un mémoire qui, après avoir résumé toute la procédure judiciaire, concluait : “l’arrêt de la Cour de Paris du 23 mars 1999 m’a partiellement rendu justice, écartant fermement les griefs qui auraient pu mettre en cause mon honnêteté, mais retenant un reproche injuste, et injustifié, si même il ne concerne pas mon honneur”.

J’eus, quelques mois plus tard, la satisfaction d’avoir été entendu : le Conseil de l’Ordre, “après en avoir délibéré a en substance estimé que les délits légalement établis à ma charge, eu égard à mes hautes responsabilités et aux circonstances de l’époque et, en particulier, aux menaces graves et réelles qui pesaient alors sur ma sécurité, ne constituaient pas dès lors, de ma part, des actes véritablement contraires à l’honneur ou à la probité” et partant ne m’infligea aucune sanction.

Cette décision du Conseil de l’Ordre de la Légion d’Honneur me réconforta quelque peu. Cette haute assemblée fut la première qui comprit la nature réelle des problèmes de sécurité auxquels je dus faire face : tout au long des interrogatoires et des audiences de la procédure judiciaire consacrés à ces dépenses de sécurité, je n’avais rencontré en effet que scepticisme voire ironie.

La vie publique, la vie des affaires, illustrent quotidiennement l’évidence selon laquelle toute institution a intérêt à sauvegarder l’image et la sécurité de la personne qui la représente, de celui qui l’incarne aux yeux du public. L’exemple est évident pour ce qui concerne nos plus hauts représentants politiques. Nul ne s’émeut, à juste titre, que le domicile de ces hauts personnages soit protégé. Aucun d’eux n’est irremplaçable, les postulants à leur succession sont en général nombreux. Mais à travers l’atteinte à leur personne est poursuivie la déstabilisation de la fonction qu’ils incarnent. L’assurance du respect de cette fonction légitime donc la protection de celui qui la personnalise. Dans ces divers cas, la société (le contribuable) assume légitimement la charge et les coûts de la protection de ceux qui contribuent au fonctionnement de ce service public. Il n’apparaît pas moins légitime qu’une société commerciale assure la protection de la personne qui la représente et l’incarne aux yeux de ses partenaires, de ses clients ou du public. C’est la position qu’a constamment adopté le Conseil d’administration d’Alcatel Alsthom.

Pour être efficace, la protection doit couvrir toutes les situations de risques. Les spécialistes s’accordent pour souligner que parmi les endroits où sont le plus souvent commises les attaques, le trajet arrive en tête, puis viennent le domicile, le bureau, les autres lieux fréquentés régulièrement. De l’avis même des forces de police, “  le risque encouru par les hauts dirigeants sur les lieux de leur travail est moindre qu’au domicile ” pour ce qui concerne les points fixes. C’est d’ailleurs en substance ce que recommandaient les “ consignes de vigilance ” en vue de la prévention des actions terroristes qui m’avaient été remises, ainsi qu’à quelques autres présidents de sociétés, par le ministre responsable de la police, le 28 novembre 1986.

A l’époque, depuis plusieurs années, le groupe Action Directe avait pris pour cible les figures emblématiques de l’Armée ou du Patronat. Il avait revendiqué quatre-vingts attentats à l’explosif contre des bâtiments symboles depuis 1984. Il s’était aussi attaqué à des cibles humaines. L’ingénieur général René Audran, directeur des Affaires internationales à la Défense, avait été tué devant son domicile de la Celle-Saint-Cloud, le 25 janvier 1985. La contrôleur général des Armées, Henri Blandin, avait échappé à la mort, le 26 juin 1985, alors qu’il sortait de son domicile. Le vice-président du patronat français, Guy Brana, avait  survécu, le 15 avril 1986, sur le seuil de son domicile, aux tirs croisés de deux hommes postés à proximité.

Le 17 novembre 1986, Georges Besse, président de la Régie Renault, tombait sous les balles de deux jeunes femmes, membres d’Action Directe, devant son domicile.

Cet attentat, venant après beaucoup d’autres, souleva une vive émotion et pas seulement chez ceux qui connaissaient les victimes. J’ai déjà dit comment j’avait rencontré Georges Besse et quelle était mon estime pour ce fin ingénieur et ce grand patron. Mais à la même époque, j’avais aussi des relations fréquentes et amicales avec Guy Brana qui, en parallèle avec ses fonctions au patronat, présidait le groupe câbles de Thomson que nous allions acheter.

C’est donc tout naturellement que je me suis plié aux mesures de sécurité recommandées par le ministre de l’Intérieur après ce cruel assassinat, d’autant plus que d’autres attentats étaient perpétrés dans les pays voisins, comme l’Allemagne, où Alcatel Alsthom disposait d’importantes filiales : le président de la Deutsche Bank, le docteur Alfred Herrhausen est assassiné le 30 novembre 1989, et M. Detlef Rohwedder, président du Patronat allemand, est tué dans son salon, le 1er avril 1991, par la Fraction Armée Rouge.

La permanence du risque dans mon cas, contestée par le tribunal, a dû être confirmée par une lettre du ministre de l’Intérieur, en date du 20 juillet 1998, qui est précise : “ ... La menace sur les responsables des grandes entreprises françaises, et tout particulièrement celles travaillant de près ou de loin pour le secteur militaire apparaissait à l’époque (année 1986) très élevée. Un certain nombre de mesures étaient alors prises au profit de ces responsables. Ainsi, M. Pierre Suard devait bénéficier de certaines dispositions... L’évaluation de la menace pesant sur des personnalités comme M. Suard devait évoluer par la suite en fonction de plusieurs événements. Bien entendu, la disparition de la menace représentée par le groupe Action Directe n’a pu être constatée que progressivement, d’autant plus que la Rote Armee Fraction allemande et les Brigades rouges Italiennes, qui avaient commis des attentats avec ce mouvement, ont poursuivi leurs activités criminelles plusieurs années après. ” La lettre expose ensuite les mesures particulières me concernant, qui ont été constamment maintenues jusqu’en 1996.

La solution la plus simple, mais de beaucoup la plus coûteuse pour protéger quelqu’un à son domicile est de le faire garder par des vigies, ce qui nécessite au minimum l’emploi à plein temps de cinq gardes pour assurer la permanence de la surveillance. La solution retenue par le responsable sécurité d’Alcatel Alsthom repose sur l’électronique de surveillance et d’alerte, qui ne déclenche les interventions humaines qu’en cas de menaces confirmées. Pendant les neuf années où la nécessité d’une protection était avérée, une garde directe du domicile seul aurait coûté huit à dix fois plus que les 3,5 MF relevés par le juge d’instruction. Pour être efficace, le contenu du système doit rester confidentiel. Sa présence exige des occupants des locaux le respect scrupuleux d’un certain nombre de procédures, en pratique fort contraignantes comme je l’ai souligné précédemment et qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne constituent certainement pas un avantage pour ceux qui doivent “ en bénéficier ”, en réalité les subir.

J’ai écouté récemment, avec une amère ironie, une interview de Mme Elisabeth Guigou, alors Garde des Sceaux. Elle était interpellée à propos de la protection de sa propriété de campagne par huit gendarmes qui se plaignaient des conditions d’exercice de leur mission “ fatigués de la roulotte et des couchettes, fatigués aussi d’habiter à proximité d’un tas de fumier ”. J’aurais pu faire mienne la réponse du ministre : “ Cette protection ce n’est pas moi qui l’ai décidée, c’est une décision qui a été prise par les autorités compétentes, c’est-à-dire le ministère de l’Intérieur et le ministre de la Défense. Je dirais même que je préférerais ne pas en avoir besoin. Mais ce n’est pas moi non plus qui décide des conditions dans lesquelles ils exercent leur mission. Tout ceci est décidé par les services compétents. ”

C’est en substance les propos que j’ai tenus à la barre du tribunal comme de la Cour d’appel, en vain. Je suis donc sanctionné pour ces installations de sécurité que la Cour a pourtant jugées légitimes au regard des risques existant à l’époque et conformes à l’intérêt social d’Alcatel Alsthom. Mais elle me reproche la façon dont elles ont été prises en comptabilité, méthode que, selon elle, je ne pouvais ignorer alors que toutes les déclarations au long de l’instruction et des audiences prouvent le contraire. Ainsi, est finalement jugée une affaire entretenue par une vaste campagne médiatique sur le thème de prétendus travaux personnels, salles de bains, hôtel particulier et autres passe-droit dont le P.D.G. tout puissant aurait indûment chargé son groupe.

Lorsque je réussis à prendre quelque recul, je ne peux m’empêcher de relever l’extraordinaire acharnement à me compromettre que toute cette procédure révèle : à l’origine, dénonciations calomnieuses, reconnues comme telles à la barre par celui qui les avait proférées, fuites systématiques dans la presse qui cite “ les sources judiciaires ” ; relance dans la presse toujours qui, à plusieurs reprises, indique que l’action du juge pourrait être entravée sur ce dossier sensible (on verra que ce fut plutôt l’inverse). Un témoin me dit que lors de son interrogatoire, le juge lui montra un organigramme du groupe Alcatel Alsthom (même simplifié, il comportait beaucoup de sociétés) et lui demanda : “ Où est Suard ? ” Mes interrogatoires se terminaient toujours vers 19h30 ou 19h45, et pouvaient donc être parfaitement couverts par les journaux télévisés de 20h00. A cette heure, le Palais de justice d’Evry est désert : un soir, en sortant du bureau du juge d’instruction et redescendant escaliers et couloirs pour gagner la porte principale, mes avocats et moi remarquons un journaliste qui visiblement téléphonait déjà à sa rédaction le contenu de l’interrogatoire dont, ce jour-là, comme d’autres fois, de larges extraits du procès verbal étaient cités dans la presse dès le lendemain. A plusieurs reprises en fin d’après-midi, le juge reçoit pendant l’interrogatoire des appels téléphoniques auxquels il répond gêné : “ Je n’ai pas encore terminé, rappelez-moi un peu plus tard. ”

J’ai porté plainte pour violation du secret de l’instruction en fournissant de solides preuves. Un juge fut désigné pour l’instruire : lorsqu’il m’entendit, il ne me laissa guère d’espoirs. Il paraissait sincère quand il se disait choqué par la violation systématique du secret qui rend les instructions publiques et en fait condamne les mis en examen dans l’opinion avant tout jugement. Mais il se disait impuissant à prouver des responsabilités dans les fuites, tant elles étaient multiples, les copies des pièces du dossier nombreuses et circulant par fax dont la réception est parfois dans un local quasiment accessible au public. Aussi, je ne nourris guère d’espoirs et d’ailleurs, plusieurs années plus tard, je n’ai toujours aucune nouvelle de cette procédure.

Je relève aussi la volonté maligne d’amalgame entre les malversations prouvées des deux cadres et de leurs complices, et les prétendus abus dont le juge d’instruction m’accusa : son ordonnance de renvoi parlait d’un système généralisé de corruption dont Alcatel C.I.T. avait été victime, qui, selon lui, expliquait tous les détournements, minimisant presque ceux des deux cadres car, pour le juge d’instruction l’exemple venait d’en haut.

Nous fûmes donc tous renvoyés ensemble au tribunal d’Evry. Le président indiqua bien dès le début, et les audiences furent conduites en conséquence, qu’il y avait en fait deux affaires différentes. Il n’empêche que la couverture de presse fit constamment l’amalgame. Au cours de ces multiples audiences, et des attentes dans le hall au milieu du public qui faisaient le quotidien de ce tribunal de banlieue difficile, je ne pouvais m’empêcher de penser aux excès des justices révolutionnaires et au drame des procès politiques. Le riche, le puissant, est coupable par essence : ses explications sont superflues, inutile de les entendre longuement et s’il faut sauver les apparences, tournons les en dérision. Ainsi, alors qu’il m’interrogeait à la barre, le président du tribunal me demanda si j’emportais avec moi, lorsque j’allais en Allemagne, les installations de sécurité de mon appartement. Cela voulait être de l’humour.

Les syndicats s’étaient portés partie civile. Cela me valut d’entendre beaucoup de plaidoiries fustigeant le capitalisme et les patrons, mais la plus caricaturale fut prononcée par l’avocat de la C.G.T. Cet avocat, dans une plaidoirie qui pouvait sembler surannée sur la lutte des classes, les dirigeants profiteurs et les travailleurs exploités, prononça une tirade grandiloquente pour la venue du grand soir de la révolution salvatrice. Au tribunal aussi, j’ai noté les coïncidences heureuses qui favorisaient la couverture médiatique. Le procureur adjoint termina ses réquisitions, qui demandaient une peine de prison ferme, à 12h45, ce qui permit de les voir reprises par le journal de 13h00, qui bien sûr en fit son scoop. Le jour du prononcé du jugement, la télévision fut autorisée à filmer la salle d’audience longuement, en fait le prévenu vedette, alors que nous attendions l’arrivée retardée du tribunal : jusqu'à ce jour pourtant, le président lui avait interdit l’entrée de la salle. Je pus ainsi me voir longuement assis au banc des accusés au journal de 20 heures.

Au total, pendant plusieurs années, par vagues successives, les accusations dont je fus victime furent longuement rapportées, analysées, commentées, mais les relaxes finalement obtenues passées à peu près totalement sous silence : après l’arrêt de la Cour d’appel, seul Valeurs actuelles fit un article titré “ L’honneur rendu ” et Marianne une brève mention des dispositions de l’arrêt. Je n’eus même pas le plaisir d’en voir un écho dans la revue de presse d’Alcatel, qui avait consciencieusement rapporté depuis plusieurs années tous les articles me mettant en cause. Pensant à un oubli, je le signalai par écrit à la responsable de la communication du groupe : en vain ! Pour tous, j’étais coupable et condamné depuis longtemps : c’est une affaire entendue sur laquelle il n’y avait donc, même pour Alcatel, pas lieu de revenir. Il est vrai que l’équipe dirigeante qui prit le commandement d’Alcatel après mon éviction ne fit pas de gros efforts pour contrer les rumeurs qui pouvaient contribuer à me discréditer auprès de mes anciens collaborateurs.

C’est ainsi qu’elle laissa paraître dans le Canard enchaîné, en octobre 1995, une information qu’elle savait fausse et sur laquelle elle avait été interrogée par le journal avant la publication. J’aurais fait payer la plus-value obtenue par l’exercice de stock-options Alcatel aux Bermudes, la soustrayant ainsi à l’impôt français, “ lièvre qu’aurait levé le juge d’instruction ”. La réalité est juste l’opposé. Alcatel avait créé une structure pour racheter les actions nées de l’exercice des stock-options de façon à pouvoir ensuite répartir les actions nouvelles entre les actionnaires d’Alcatel et au prorata de leur part. Chacun tenait en effet à garder le même poids dans le capital d’Alcatel. Pour des raisons fiscales liées à la diversité des nationalités des actionnaires, les juristes recommandèrent d’enregistrer cette holding aux Bermudes. C’est ainsi que je fus payé de la plus value des stock-options d’Alcatel par un chèque tiré sur une banque des Bermudes : je l’ai déposé sur mon compte à Paris, ai déclaré ce revenu à l’administration fiscale et ai payé l’impôt en France. C’est d’ailleurs en consultant tout simplement mon relevé de compte où l’écriture était parfaitement explicite que le juge “ leva ce lièvre ”. Loin d’avoir caché des revenus dans un paradis fiscal, j’ai au contraire encaissé et déclaré en France des sommes qui en provenaient. J’ajoute que cette procédure s’appliquait à tous les bénéficiaires de stock-options Alcatel. Je ne sais si tous ont déposé dans le lieu de leur résidence fiscale les plus-values réalisées ! Mon successeur gêné tint à m’assurer qu’il ne comprenait pas pourquoi ses collaborateurs interrogés par l’hebdomadaire satirique avant la publication n’avaient pas corrigé l’information, qui fut ensuite reprise par la plupart des journaux. Et moi, je ne comprends pas que ses collaborateurs aient laissé paraître sans mise au point dans la revue de presse interne les divers articles qui reprenaient l’information, qu’interrogé en Comité d’entreprise son représentant ait dit, la première fois, n’être pas informé et, à la séance suivante, ait rectifié l’information parue dans la presse mais tenu à ce que la mise au point ne figure pas explicitement au procès verbal de la réunion.

Pour les prétendues surfacturations au préjudice de France Telecom, il m’est plus difficile de m’exprimer, car elles ne sont pas encore jugées. Je tiens toutefois à faire deux commentaires : l’un concerne les transmissions l’autre la commutation.

La défense du directeur financier chargé de la transmission consiste à soutenir qu’il a agi sur instruction de sa direction, ce qui est faux. Pourquoi aurait-elle pris ce risque pour aboutir à des prix de revient minorés donc à une discussion commerciale moins profitable ? La réalité est que le directeur financier voulait se constituer un moyen de pression pour le jour où ses malversations seraient découvertes, démarche qu’a tentée son avocat. Il avait d’ailleurs pris soin de remettre une copie du dossier à un ami, inspecteur des R.G. En minimisant les prix de revient, il savait de surcroît que la discussion avec les P.T.T. serait facilitée et qu’ainsi la direction ne serait pas incitée à entrer dans ses calculs et sa comptabilité pour les défendre devant le client. Pour établir le dossier, il avait fait revenir des anciens collaborateurs retraités et les avait rémunérés de la main à la main à partir d’une caisse noire qu’il s’était constituée. Il m’est apparu après enquête que toute cette équipe s’était probablement inspirée d’habitudes qui avaient eu cours dans les années 60 ou 70, mais dont je sais qu’elles avaient cessé au plus tard en 1981. Quand j’ai rejoint Alcatel C.I.T. en 1984, supervisant les activités transmissions, comme je l’ai dit au premier chapitre, je n’ai pas trouvé une activité transmission bénéficiant de super marges. C’était au contraire l’époque où je me battais pour éviter que L.T.T., qui perdait un million de francs par jour, ne dépose son bilan !

Pour la commutation, si les accusations de surfacturations sont les mêmes, la situation apparaît radicalement différente. Les faits remontent à 1991. Cette année, et pour la première fois, France Telecom est devenue une société commerciale ordinaire, qui traite avec ses fournisseurs selon les pratiques commerciales privées. Elle ne relève plus du code des marchés publics et ne peut plus pratiquer des contrôles de prix de revient. Une convention signée avec ses fournisseurs lui reconnaît le droit de procéder à des audits de la comptabilité analytique de la société. Cette dernière, qui établit librement sa comptabilité analytique, se contente de communiquer à France Telecom les états ou renseignements qui lui sont demandés. La contestation de France Telecom porte sur les documents qui lui ont été fournis lors l’audit de 1991. En pratique, France Telecom soutient que les frais généraux incluaient des dépenses de recherches ou de couvertures d’aléas qui ne concernaient pas les fournitures qui lui étaient destinées et que cela ne lui avait pas été révélé. Alcatel C.I.T. affirme que ces détails ne lui ont pas été demandés et qu’elle a lors de cet audit répondu avec diligence à toutes les demandes présentées par le client. Il est légitime et même indispensable, et de plus de pratique courante, qu’une société amortisse, dans ses frais, ses dépenses de recherche, de développement et de prospection commerciale. Ce n’est que par rigidité psychologique que France Telecom, sans doute déformée par son passé administratif, ne l’a pas compris dès qu’elle devint une société commerciale de droit privé.

Naturellement, il n’y a pas de surfacturations : les factures sont établies selon les prix des contrats et les quantités livrées. D’ailleurs, autre paradoxe, les prix que C.I.T. consentait à France Telecom étaient les plus faibles d’Europe, pour la commutation comme pour la transmission. Pour la commutation, ils étaient même inférieurs de plus de 10 % à ceux que France Telecom acceptait de régler à son autre fournisseur français.

C’est pourtant ces soit disant surfacturations concernant la commutation qui m’ont valu le 10 mars 1995 une mise en examen pour recel d’escroquerie au détriment de France Telecom, alors qu’à aucun moment de l’instruction, ni depuis d’ailleurs, ma participation directe n’a été établie, ni même prétendue. Ces contrats concernaient Alcatel C.I.T. seule, filiale dans laquelle je n’exerçais aucune responsabilité de gestion, et je n’étais pas même administrateur de la société.

Il n’empêche que cette mise en examen fut assortie d’un contrôle judiciaire draconien : interdiction de rencontrer tous les employés ou dirigeants de Alcatel Alsthom et de France Telecom, interdiction de travailler pour Alcatel Alsthom, et, mesure vexatoire supplémentaire, obligation de signaler tous mes déplacements au juge. Cette interdiction de travailler pour le groupe faite à son président pour des faits auxquels on ne prétend même pas qu’il a participé, qui concernent une filiale dans laquelle il n’a aucun mandat, et dont le chiffre d’affaires représente moins de 10 % de celui de l’ensemble du groupe, reste, sept ans plus tard, unique. Mais le juge d’instruction répondait ainsi à une étrange et providentielle lettre anonyme jointe au dossier : “ Tant que Suard ne sera pas écarté, les bouches resteront cousues. Signé : un collectif de cadres . ” “ Collectif ” n’était vraiment pas du vocabulaire C.I.T.  Suard écarté, les bouches n’ont pourtant rien révélé de nouveau, même sept ans après.

C’est alors que l’opération de déstabilisation conduite depuis plusieurs mois déboucha. Depuis le début, elle fut l’œuvre d’Ambroise Roux qui entraîna quelques administrateurs ou s’assura de leur neutralité et, à ma grande confusion, je fus le dernier à m’en apercevoir. Je portais en effet beaucoup d’estime à cet ancien président qui fut l’un des quelques grands patrons que j’aie connus et respectés au cours de ma vie professionnelle. Je croyais à la sincérité des sentiments qu’il m’exprimait. J’aurais du pourtant porter davantage attention aux maximes cyniques que le cardinal Mazarin a résumées dans son Bréviaire des politiciens. Un ami m’avait envoyé au début de ma présidence un exemplaire de cet ouvrage en me signalant tout particulièrement l’axiome 1 : “ Agis avec tous tes amis comme s’ils devaient devenir tes ennemis. ”  C’est l’absolu contraire de mon éthique, mais j’aurais dû faire une exception pour Ambroise Roux et quelques autres !

Officiellement, Ambroise Roux me tenait en grande estime et répétait souvent qu’il me considérait comme son fils spirituel. Ce n’est pas lui, comme il aimait à le faire dire, qui me nomma en 1986 à la présidence de la C.G.E., mais le choix du Gouvernement lui convenait très bien dès lors qu’il était nommé administrateur de la Compagnie. Je n’ai pas attendu longtemps pour découvrir ses intentions. Il venait me voir souvent et nous parlions librement. Rapidement, j’ai constaté que des idées ou des projets dont nous avions parlé en tête à tête filtraient dans la presse. Aussi, je devins plus prudent ; c’est ainsi que, malgré l’insistance qu’il déploya, j’ai refusé de créer au sein du Conseil d’administration un comité stratégique qu’il aurait présidé. Dans son esprit, il s’agissait de pouvoir, en petit comité et à l’écart de l’ensemble du Conseil d’administration, encadrer l’action du président. Je ne pouvais accepter, pour donner satisfaction à l’ancien président, et quelle que soit l’estime que je lui portais, de dévaloriser de fait le rôle des autres administrateurs. Lorsqu’Ambroise Roux acquit la conviction que je ne céderais pas, j’ai commencé à lire dans la presse que le président de la C.G.E. était un homme très seul pour gérer le Groupe.

Je pus en revanche lui donner aisément satisfaction dans d’autres circonstances. Le Conseil d’administration se tenait dans une salle au décor inchangé depuis, je pense, de nombreuses années. Autour de la grande table, les administrateurs prenaient place selon un plan fixé par le secrétaire du Conseil dans des fauteuils tous identiques, sauf celui du président dont le dossier était un peu plus haut. Ambroise Roux, président d’honneur, siégeait rituellement face au président. Un jour le secrétaire me signale qu’Ambroise Roux réclamait un fauteuil à dossier élevé. N’attachant aucune importance à ces détails, je demande de mettre à sa place le fauteuil du président à la prochaine séance. Ambroise Roux déclara alors qu’il ne voulait pas priver le président de son fauteuil mais il demandait un deuxième fauteuil du même type. Nous lui disons que nous n’en avons pas deux. Il insiste en nous recommandant de chercher dans les réserves. Il avait raison : nous retrouvâmes un deuxième fauteuil et pûmes lui donner entièrement satisfaction. A une autre réunion du Conseil d’administration, une des jeunes hôtesses apporte en séance un message pour M. Ambroise Roux. Nous eûmes droit à l’issue de la réunion à une vraie colère : il exigeait que nous renvoyions la pauvre employée afin que tous désormais n’oublient pas qu’il fallait, pour s’adresser à lui, dire “ M. le président Ambroise Roux ”. Nous le recommandâmes aux hôtesses, ne privâmes pas l’infortunée collaboratrice de son poste, mais évitâmes désormais de l’affecter là où ses activités pouvaient lui faire croiser “ M. le président Ambroise Roux ”.

Plus sérieusement, un lundi matin de janvier 1988, je reçois un appel téléphonique de M. Carlo de Benedetti qui m’annonce son O.P.A. sur la Société Générale de Belgique, dont nous étions actionnaires à hauteur de quelques pour cent. Il ajoute qu’il compte sur notre appui comme Ambroise Roux le lui a promis. J’ignorais tout de ces tractations. Je lui réponds clairement qu’il ne saurait en être question : j’avais confiance dans le gouverneur Lamy qui dirigeait la Société Générale de Belgique ; il s’était toujours comporté avec une grande loyauté lors de la création d’Alcatel N .V., dont il était un actionnaire amical et les relations entre les deux groupes étaient excellentes en Belgique ou ailleurs. Dans le combat boursier que le Groupe Benedetti venait de déclencher, nous allions rester jusqu’au bout fidèles à la Générale de Belgique. En fait notre participation se révéla charnière : aucun des deux groupes rivaux, Suez et Benedetti, qui convoitaient la banque, ne put gagner la majorité absolue des actions. C’est à la demande du gouverneur Lamy que finalement nous votâmes avec Suez, ainsi Suez put prendre le contrôle de l’illustre établissement financier belge. Ambroise Roux n’aborda jamais, et moi non plus, cet incident.

Nous nous opposâmes plus sévèrement à propos de la Générale Occidentale dont il était président depuis 1987. Un jour, il me demande un rendez-vous urgent pour une affaire importante et très confidentielle. Sans m’en avoir parlé, il avait négocié l’acquisition du groupe de L’Expansion. Le contenu de l’accord m’apparut rapidement inacceptable : la situation financière difficile du Groupe ne justifiait pas le prix accepté et, de surcroît, le rôle laissé au propriétaire vendeur privait de sens la prise de contrôle de la Générale Occidentale. Je refusai. Après, je découvris à quel point il s’était engagé : il avait par exemple signé un bail pour que L’Express, propriété de la Générale Occidentale, s’installe dans les locaux du Groupe de L’Expansion. Nous n’eûmes pas l’utilisation de ces locaux réservés, mais dûmes néanmoins en payer le loyer.

Mais avec le recul, je pense avoir inconsciemment signé mon arrêt de mort lors de la préparation de l’Assemblée générale de 1989 de la Générale Occidentale. Je découvre que, parmi les résolutions présentées à l’Assemblée générale, l’une concerne la limite d’âge du président, qu’il était proposé de porter de 68 à 72 ans. Or, la règle de 68 ans était universelle dans le groupe C.G.E. depuis longtemps, et je refuse de faire une exception pour la Générale Occidentale. La résolution fut retirée. Quelques mois plus tard, Ambroise Roux, atteint par la limite d’âge, dut quitter la présidence de la Générale Occidentale.

Nos entretiens périodiques devinrent désormais plus ambigus. Un jour, il me parle longuement de son savoir-faire pour remplacer les présidents, en me citant plusieurs exemples. Naïf, je l’écoute avec curiosité, mais n’imagine pas un instant qu’il s’agissait sans doute d’un avertissement.

Une autre fois, il aborde l’entretien en me disant avec l’onctuosité épiscopale qu’il aimait affecter, que la publication de mon salaire dans la presse, qualifié de plus élevé parmi les patrons français, “ sans être dramatique, était néanmoins fâcheuse ”. Je lui rétorque que c’était d’autant plus fâcheux que l’information était erronée. Il perd de son assurance et me dit que ce n’est pas son avis. Il connaissait parfaitement ma rémunération car il présidait la commission du Conseil d’administration qui la fixait. Je lui montre alors pourquoi l’information parue dans la presse est inexacte : il avait mal interprété une décision de la commission et par là signé l’origine de la fuite.

La révélation des salaires des patrons n’est pas habituelle en France et en Europe. Aux Etats-Unis au contraire, tout est public pour les sociétés cotées. Un salaire très élevé est outre-Atlantique une preuve de valeur et de réussite. En France en revanche c’est un sujet de scandale et de réprobation, sauf si vous êtes footballeur, star du show biz ou top model. Ma rémunération, tout compris, a atteint les meilleures années 12 ou 13 millions de francs par an (la moitié dépendait des résultats) : c’est certes une somme élevée, mais ce n’était pas la première de France, alors qu’Alcatel Alsthom était le groupe le plus important en France. Jugée aux normes internationales, elle était modeste, surtout après déduction des impôts. A cette époque, les présidents de General Electric ou d’A.T.T. gagnaient en un an l’équivalent de ma rémunération pendant les neuf ans de présidence du Groupe. Mais en France, cette rémunération me fut souvent reprochée et alimenta à l’envi les détracteurs lorsque les affaires prospérèrent. C’est ainsi qu’un leader socialiste qui se préparait aux plus hautes responsabilités déclara, sans citer mon nom, que quand on gagne 12 MF par an on peut payer les travaux de sa salle de bains. Et, sans citer le sien non plus, je lui répondrai que quand on veut être un homme d’Etat, on ne colporte pas de calomnies même par démagogie électorale ou fidélité trotkyste.

Celui qui avait donné le montant de mon salaire en pâture à la presse voyait loin !

En 1994 la campagne s’intensifia sur le thème : Pierre Suard est bien seul et ne prépare pas sa succession. A l’époque, je n’avais pas encore soixante ans. Je savais que dans le groupe des talents existaient dans la génération des quarante ans et que, le moment venu, c’est-à-dire dans quelques années il serait possible de promouvoir à la tête du groupe un de ces jeunes directeurs. Cette appréciation se trouva de fait confirmée par la composition du Comité directeur du groupe cinq ans plus tard. A l’exception du président et du directeur général arrivés en 1995 et eux-mêmes âgés de plus de soixante ans, les autres membres du comité de direction plus jeunes étaient dans le groupe en 1994 et je les connaissais.

A l’automne 1994, il m’est rapporté qu’une collaboratrice proche du président de Total a annoncé dans un dîner que bientôt son patron serait aux commandes d’Alcatel Alsthom.

Puis la campagne devient plus précise. On annonce que je serai mis en difficulté au Conseil d’administration du 21 décembre qui, de surcroît, devait se tenir au lendemain de mon premier interrogatoire par le juge d’instruction. A la surprise ou déception de chacun, force fut de constater que le Conseil d’administration renouvela “ sa confiance unanime au président ”. La revue Capital ajoute : “ ... le débat est reporté au Conseil d’administration du 25 janvier. En attendant l’establishment se demande qui peut bien en vouloir ainsi à Pierre Suard... ” L’Expansion du 20 décembre 1994 est plus explicite : “ L’ombre d’Ambroise Roux plane sur Alcatel. Les malheurs de Pierre Suard, son lointain successeur, mobilisent Ambroise Roux, le président d’honneur... Depuis plusieurs jours, le Tout-Paris des affaires traque son ombre sur un nouveau front, dans une entreprise de déstabilisation dont l’envergure porterait sa signature. Ambroise Roux, 73 ans, est suspecté avec quelques autres barons du Conseil d’administration d’orchestrer la campagne contre Pierre Suard tombé de son piédestal d’intouchable de l’establishment sous le coup des “ affaires ” ... On pensait que l’heure de vérité pourrait sonner le 21 décembre lors du Conseil d’administration d’Alcatel. Mais depuis la “ vraie fausse ” fuite du journal Le Monde, annonçant que Rand Araskog, patron d’I.T.T. et administrateur s’apprêtait à demander des comptes à Pierre Suard sur sa gestion, la pression est miraculeusement tombée. Reste l’inconnue judiciaire, la seule vraie menace qui pèse encore contre Pierre Suard. S’il s’en sort intact, ce dernier paraît assuré de son avenir à court terme. ”

En janvier, je donne une longue interview à La Tribune qui titre “ Alcatel Alsthom : la contre-attaque de Pierre Suard ”. Ambroise Roux m’appelle le lendemain pour me dire qu’il la trouve très heureuse et utile. Il m’avait également, au début du mois, adressé une lettre de voeux inhabituellement chaleureuse : “ Vous faites face avec beaucoup de courage à une très pénible campagne médiatique et judiciaire. Notre devoir, pour tous vos administrateurs et pour moi tout spécialement est d’être totalement solidaire de votre action, de vous soutenir et de vous aider si vous l’estimez nécessaire. Comptez sur moi pour être entièrement à vos côtés dans une confiance mutuelle que je souhaite aussi totale que possible ... ”

Cela n’empêcha pas qu’après le Conseil d’administration de janvier, où l’atmosphère fut aussi bonne que lors de la réunion précédente, la presse se fit l’écho d’une confidence d’un administrateur : “ C’est la catastrophe, rien ne bouge. ”

Le contrôle judiciaire qui me fut imposé le 10 mars vola au secours de ceux qui s’employaient à préparer mon éviction.

Pressentant une mesure coercitive, j’avais, avant de me rendre à la convocation du juge d’instruction le 10 mars, appelé Marc Viénot. Je lui avais demandé s’il accepterait d’assurer un intérim si j’étais placé dans l’impossibilité d’assumer mes fonctions. Depuis le début de l’année, un comité de direction formellement constitué assurait la gestion du groupe qui, par ailleurs, restait largement décentralisé, donc aux mains des responsables des grands secteurs ou filiales. Le directeur général qui connaissait parfaitement le groupe pouvait d’ailleurs assurer l’essentiel de l’intérim. Je sentis Marc Viénot très gêné par mon appel, fuyant dans ses réponses, même si en conclusion il me donna son accord du bout des lèvres. Je compris plus tard les raisons de son embarras. Dans un premier temps, le Conseil d’administration réuni dès le 12 mars me confirma sa confiance, laissa le directeur général assurer l’intérim et décida d’attendre l’arrêt de la Chambre d’accusation sur l’appel que je formais du contrôle judiciaire. Il constitua seulement une commission spéciale présidée par Ambroise Roux et comprenant six administrateurs pour suivre l’action de la direction générale. Enfin se concrétisait le comité stratégique réclamé dès 1987 par le président d’honneur !

C’est pendant cette période que se situe l’action qui, avec le recul, m’apparaît de loin la plus indigne et pourtant je n’ai pas été épargné par les bassesses, les diffamations, les calomnies, les trahisons tout au long de ces mois.

Alors que nous attendions que la Cour se prononce sur l’appel interjeté du contrôle judiciaire qui m’était imposé, le procureur général de Paris appela mon avocat pour lui faire part de son étonnement de ce qu’il avait appris : le maintien du contrôle judiciaire de Pierre Suard arrangerait le Conseil d’administration d’Alcatel Alsthom. Eberlué, je suggère à mon avocat d’appeler immédiatement Marc Viénot : il lui répond qu’il ignore tout de cette démarche, et que ce n’est certainement pas l’opinion de la majorité du Conseil d’administration. Je lui propose alors d’appeler Ambroise Roux : la réponse n’est pas décevante : “ Ce que vous me dites-là, M. le bâtonnier, est très fâcheux pour le président Suard. Qui a bien pu parler ? Ce doit être Rand Araskog qui ... ” Toujours la même signature ! Mais cette fois la parade, il est vrai improvisée à chaud, n’est pas vraisemblable : Rand Araskog ne parle pas français ; il est de surcroît extrêmement soucieux de respecter les procédures, toujours encadré de juristes. Peut-on l’imaginer faire part à la Chancellerie de ses états d’âme et de plus, parler au nom du Conseil d’administration d’Alcatel Alsthom ? Je compris plus tard quel était le proche d’Ambroise Roux qui fut chargé de la démarche.

La Chambre d’accusation rendit finalement son arrêt initialement prévu pour le 5 avril, le 14 avril. Elle maintenait l’interdiction de travailler pour Alcatel Alsthom, comme l’avait requis l’avocat général, mais allégeait sensiblement sur les autres points le contrôle judiciaire : suppression de l’obligation de déclarer mes déplacements au juge, limitation de l’interdiction de rencontrer des personnes à celles mises en examen et aux dirigeants sociaux et aux comptables d’Alcatel Alsthom et de France Telecom. Le Conseil d’administration réuni le 18 avril décida de déléguer Marc Viénot, administrateur, dans les fonctions de président directeur général et lui confia la mission de me trouver un successeur. Ainsi triomphaient ceux qui, peu regardants sur les moyens, avaient initié la campagne de déstabilisation. La sélection du remplaçant fut rapide car les contacts avaient déjà été pris. Le seul point d’achoppement fut la négociation des conditions matérielles : ce n’est pas parce qu’il s’agissait de remplacer le “ patron le mieux payé de France” et abattu un peu pour et grâce à cela, qu’il fallait accepter des sacrifices, attitude que d’ailleurs j’approuve parce que la rémunération que fixait le Conseil était appropriée aux usages et à la dimension du groupe.

Ce jour-là, se terminait pour moi l’aventure Alcatel Alsthom. J’allais quitter la présidence sur le fondement d’accusations non prouvées, a fortiori non jugées, et sans avoir pu seulement être entendu par le Conseil d’administration. Lorsque, fin mai, Marc Viénot annonça à la presse le choix de mon successeur et sa nomination avec effet au 22 juin suivant, il indiqua que je devrais garder mon mandat d’administrateur qui expirait quatre ans plus tard. Il jugeait “ en effet qu’exclure Pierre Suard du Conseil d’administration relèverait de l’acharnement, alors qu’il bénéficie de la présomption d’innocence ”. Le président par intérim avait d’ailleurs déclaré lors de la séance où ces décisions furent prises que le Conseil d’administration était bien conscient de commettre une injustice à l’égard de Pierre Suard. Malgré ces bonnes dispositions, mon successeur exigea quelques mois plus tard que je quitte le Conseil et pour éviter un débat public en Assemblée générale, j’acceptai de démissionner de mon mandat d’administrateur en décembre 1995. Le nouveau président du groupe ne voulait pas que j’assiste au Conseil d’administration lorsqu’il examinerait les comptes de 1995. S’il a lu le chapitre précédent, le lecteur comprend aisément les raisons de cet ostracisme. A toutes fins utiles, sans doute pour le cas où, en refusant de démissionner, le débat aurait été porté devant l’Assemblée générale, les médias, dûment désinformés, firent mention d’un différend financier : “ Le président ne voulait pas accorder la forte compensation financière espérée par son prédécesseur, qui négocie pied à pied son départ du Conseil d’administration. ” Cela est totalement faux, mais a le mérite de distribuer par avance les rôles du bon et du méchant.

Je déposai un pourvoi en Cassation contre l’arrêt de la Chambre d’accusation qui fut, le 25 juillet, partiellement cassé au motif que les personnes (les dirigeants sociaux et les comptables) que je ne pouvais rencontrer étaient insuffisamment identifiées. La Chambre de renvoi me releva de toute interdiction de rencontrer des personnes, mais au motif que le délai écoulé depuis la commission des faits était suffisamment long pour rendre la mesure d’interdiction inutile. Comme quoi, quelques mois ajoutés à quelques années changent tout ! La Cour de Cassation en revanche maintint, dans son arrêt du 25 juillet 1995, l’interdiction de travailler pour Alcatel en relevant qu’il s’agissait d’une mesure temporaire. Le temporaire devait durer beaucoup d’années !

La presse naturellement assura une couverture généreuse des décisions du juge d’instruction : la plupart des commentaires dissertaient sur le P.D.G. détrôné, tombé de son piédestal, ou ironisaient “ une gifle pour le super P.D.G. ”. Beaucoup reprenaient tous les fantasmes sur l’argent des surfacturations, supputaient le montant des détournements à des fins personnelles ou les paiements politiques. On s’interrogeait sur le financement de mon hôtel particulier à Neuilly : je n’ai pourtant jamais eu d’hôtel particulier, à Neuilly ou ailleurs. Chaque démenti entraînait de nouveaux commentaires calomnieux. Un journaliste qui ne doute sûrement pas un instant de l’excellence de son éthique professionnelle titra un de ses éditoriaux “ Suard peut-il rester ? ” Quelques jours plus tard, il donna lui-même la réponse sur une radio périphérique : “ Suard doit partir. ” Il se trouve que nous nous sommes croisés dans le hall d’un l’hôtel, haut lieu des petits déjeuners d’affaires, quelques semaines après ma démission. “ Comment allez-vous ? ” me demanda-t-il, tout affable. “ Mais très bien ! ” répondis-je avec le sourire, sans ajouter un mot de plus et sans m’arrêter. Je vois encore son visage se figer de blancheur et d’étonnement. C’était mal me connaître que de penser que j’allais écouter ce pharisien hypocrite se justifier.

Le 15 mars, quelques jours après que le juge m’eut interdit de travailler pour Alcatel Alsthom, Antenne 2 me proposa de m’expliquer en direct au Journal de 20 heures. Malgré les risques de l’exercice et les conseils de prudence que je reçus, j’acceptai. Le risque couru fut ma déclaration liminaire. A la question du journaliste “ Alors pourquoi parlez-vous ? ”, je répondis qu’il s’agissait de défendre l’image du groupe et mon honneur, face au flot déferlant de calomnies, car “ trop c’est trop ”. Et j’ai ainsi pu, et j’en suis très reconnaissant à Jean-Pierre Elkabach, directeur de la rédaction, parler assez librement pendant quinze ou vingt minutes de l’affaire Alcatel. Je ne fis pas de révélations par rapport aux déclarations et communiqués déjà diffusés, mais en direct et du fond du cœur, je clamai mon innocence et celle du groupe, je répétai que j’avais payé de mes deniers les travaux personnels, que les travaux de sécurité l’avaient été par le groupe avec l’assentiment du Conseil d’administration, qu’il n’y avait jamais eu de surfacturations et que toutes les sommes reçues entraient en comptabilité. Je mettais au défi quiconque d’apporter la preuve du contraire. Aucun des griefs avancés n’était établi. Les mesures coercitives prises par le juge apparaissaient démesurées. Les prémices d’une erreur judiciaire étaient réunies, et je citai des précédents, Bruay en Artois, Gregory, l’affaire Dreyfus. Ce jour-là Antenne 2 apportait d’ailleurs une nouvelle preuve de violation du secret de l’instruction en citant, dans le reportage qui précédait mon intervention, et dont je n’avais pas été prévenu, des chiffres de surfacturations figurant dans un rapport d’expert, ou des informations concernant mon patrimoine personnel, tels que je les avais données la veille au juge d’instruction.

Cette interview télévisée me valut les critiques unanimes de l’establishment de la communication et même une intervention du Syndicat de la magistrature qui protestait parce que, selon lui, le juge, tenu à l’obligation de réserve, ne pouvait répondre. C’était le comble de l’ironie alors que depuis plus de deux ans tous les détails de l’instruction étaient publiés, voire annoncés à l’avance, par la presse qui citait des “ sources judiciaires ”.

Mon interview à la télévision déclencha en revanche un énorme élan de sympathie chez des anonymes, souvent de milieux simples. Je reçus plusieurs centaines de lettres d’encouragement et pendant longtemps des personnes inconnues, dans la rue, parfois en changeant de trottoir ou en revenant sur leurs pas, tinrent à me dire que je les avais émues, quelles croyaient à mon innocence et que je devais continuer à me battre. Pour moi cette réaction des gens simples a plus de prix que la réprobation des milieux branchés.

Je dois mentionner aussi le soutien que j’ai reçu spontanément de beaucoup de salariés du groupe. Le délégué syndical C.G.C. n’hésita pas à faire une démarche au Cabinet du Garde des Sceaux. Le président du Conseil de Surveillance du Fonds commun de Placement, deuxième actionnaire d’Alcatel Alsthom, adressa courageusement une lettre ouverte au Garde des Sceaux : il m’en envoya une copie en ajoutant : “ Vous constaterez qu’elle exprime toute l’émotion, l’exaspération et l’inquiétude de la majorité de nos collègues ; sentiments qui ont été renforcés après vous avoir vu et entendu lors du journal télévisé d’Antenne 2 hier à 20 heures.” La réponse du Garde des Sceaux toute académique rappelait les principes : indépendance des magistrats, respect de la loi. Quelques jours plus tard la Chancellerie semble pourtant avoir répercuté au Parquet général de Paris la démarche initiée par Ambroise Roux ! Même après plusieurs années, la lettre du président du Fonds commun de Placement au Garde des Sceaux, qui figure en annexe, reste d’une pertinence absolue : pas un mot à changer, pas une affirmation infirmée par l’instruction ultérieure.

Je ne résiste pas à la tentation de citer un témoignage public d’un grand ancien de l’industrie des câbles, aujourd’hui décédé, M. François Brunner, ancien président de la Câblerie de Cossonay en Suisse et également très longtemps président de l’I.C.D.C. (International Cable Development Corporation) où je l’ai connu. Il adressa aux journaux suisses une lettre qui fut largement publiée : “M. Pierre Suard, président directeur général de la société Alcatel Alsthom a été mis en examen par la justice française. Le hasard veut que je connaisse personnellement M. Pierre Suard depuis de nombreuses années. Nous avons travaillé ensemble dans la collaboration technique pour le bien de nos entreprises respectives et d’autres câbleries établies en Amérique, en Europe et au Japon. M. Suard n’est pas seulement un patron foncièrement honnête et intègre, mais il a des capacités extraordinaires dans la gestion et le développement des entreprises qu’il dirige. C’est une personne d’une grande modestie ayant un comportement exemplaire dans les relations humaines ... Alcatel Alsthom a apporté à la France des contrats importants du monde entier, donnant du travail à des milliers d’employés. Il est à espérer que, pour le bien de l’entreprise, de ses employés, de ses actionnaires et de la France entière, M. Pierre Suard puisse continuer sans encombre à s’occuper d’Alcatel Alsthom qu’il dirige avec tant de compétence. ”

Pour être complet, je dois dire que quelques journalistes sérieux s’interrogèrent publiquement sur la dérive judiciaire que l’affaire traduisait. Ivan Rioufol par exemple, sous le titre “ La chute de Pierre Suard, les juges et le pouvoir ” écrivait le 13 mars 1995 : “ Pierre Suard, P.D.G. d’Alcatel Alsthom est tombé, sans avoir été préalablement jugé. Mis en examen et placé sous contrôle judiciaire vendredi par le juge Jean-Marie d’Huy, il a, de ce fait, été contraint d’abandonner ses fonctions à la tête de l’une des toutes premières entreprises françaises. Même Bernard Tapie n’avait pas connu une telle sévérité. Certes, M. Suard s’est vu épargner l’infamante détention provisoire, arme ultime des "petits juges" dans leur nouveau combat contre la corruption. Mais, une fois de plus, le secret de l’instruction et la présomption d’innocence ont été délibérément ignorés. Décidément les juges se croient-ils tout permis ? ... La chute de Pierre Suard donne une nouvelle dimension à cette offensive judiciaire sans précédent en France. Elle est menée par une dizaine de magistrats instructeurs mal payés qui ont décidé d’épurer spectaculairement le règne de "l’argent facile". Certains de leurs mobiles sont louables. Trop de mauvaises habitudes ont en effet été prises. Un sentiment d’impunité a abouti à des abus. A droite comme à gauche. Dans la politique comme dans l’industrie. Une moralisation du pouvoir était certainement devenue nécessaire. Mais le juge doit éviter l’arbitraire. La justice dira ultérieurement si un honnête homme méritait cet outrage, qui l’abaisse au rang d’un vulgaire affairiste. En tout cas, il est injuste de voir le P.D.G. de la troisième entreprise industrielle française traité plus durement que M. Tapie avec ses tours de passe-passe. Et il faut reconnaître que le pouvoir discrétionnaire des magistrats favorise ces excès. D’autant que la notion d’abus de bien social à l’origine de nombreuses mises en examen bénéficie elle-même d’une interprétation élastique.

“ Le P.D.G. d’Alcatel est peut-être coupable d’une gestion douteuse de certains fonds de son entreprise. Mais la justice, pour l’instant, n’en sait rien. Elle n’a pas eu à se prononcer contradictoirement sur le dossier. Or, M. Suard qui emploie près de 200 000 personnes, est déjà publiquement condamné. Présomption d’innocence ? Secret de l’instruction ? L’évidente violation de ces piliers du droit est choquante.”

Elle est d’autant plus choquante que sept ans plus tard, l’instruction sur les prétendues surfacturations au détriment de France Telecom n’est toujours pas close, l’escroquerie et, a fortiori, le recel d’escroquerie n’est pas établie, et aucune gestion douteuse des fonds de la société n’est établie, pas même suspectée. C’est pourtant sur le fondement de ces allégations qu’il ne sera pas en mesure d’étayer après plusieurs années d’enquête, d’expertises, d’interrogatoires, que le juge d’instruction décida, seul et souverainement, le 10 mars 1995, de m’écarter d’Alcatel Alsthom.

Ce jour là, il mettait de fait fin à ma carrière professionnelle. Si douloureuse qu’elle fût sur le plan personnel, cette décision m’apparaît encore davantage dommageable pour le groupe Alcatel Alsthom lui-même, du moins tel que mes collaborateurs et moi le concevions et l’avions développé.

Nous l’avions, en moins d’une décennie, radicalement transformé. Groupe essentiellement français, aux activités encore assez diversifiées au début des années 80, il était devenu dix ans plus tard un acteur reconnu sur la scène mondiale, leader dans l’industrie des télécommunications et des câbles, parmi les deux ou trois leaders pour les transports et l’énergie. Il était présent sur tous les marchés. Il contrôlait ses technologies et surtout avait acquis une expertise unique dans celles, comme les transmissions optiques et l’A.D.S.L., qui allaient permettre l’acheminement des hauts débits de l’ère Internet, ou comme les communications mobiles qui devenaient le marché principal du monde des télécommunications dans les années 2000. Alcatel Alsthom fabriquait également des turbines à gaz de plus de 200 MW, les plus gros paquebots de croisière, ainsi que le T.G.V., le train à grande vitesse détenteur du record mondial de vitesse, le plus vendu dans le monde.

Mais nous voulions aussi que ce groupe international ait une profonde unité qui implique, condition éminemment difficile, l’adhésion sincère de la majorité du personnel aux objectifs et aux valeurs qui sous-tendent la politique d’ensemble. Nous voyions son avenir dans le maintien de son portefeuille d’activités télécommunications, énergie, transports et services associés et la continuation de sa politique d’indépendance technologique, à l’image de ses grands concurrents américain, allemand ou japonais. Nous voulions également qu’il renforce la dimension financière acquise, qu’il continue à satisfaire les espérances légitimes de ses actionnaires auxquels il demandait de partager les ambitions du groupe dans la haute technologie qui exigent continuité et durée. Nous étions attachés à valoriser l’investissement des actionnaires, mais cette création de valeur devait se mesurer sur le long terme et non chaque trimestre et il fallait qu’elle soit partagée avec les salariés, premiers acteurs de son émergence. Nous voulions enfin que, malgré sa dimension internationale, le groupe ne perde pas sa culture européenne et plus particulièrement française. C’est cet ambitieux projet partagé par beaucoup qui en réalité sombra le 10 mars 1995.

Lors d’un interrogatoire à Evry, après avoir déclaré une nouvelle fois au juge d’instruction qu’il n’y avait jamais eu de surfacturations à France Télécom, j’ajoutai qu’il fallait craindre en revanche que ces accusations non fondées portées contre Alcatel CIT nuisent à son crédit auprès des clients, réduisent les prises de commandes et finalement entraînent la suppression de plusieurs centaines d’emplois. C’est la seule fois où j’ai vu le visage du juge se troubler, une légère rougeur l’envahir et je l’entendis me répondre d’un murmure : “  Mais il y a des délits ”.

Lesquels, Monsieur le juge ? Sept ans plus tard l’instruction, qui n’est pas close, ne les a pas établis. J’étais loin d’imaginer ce jour-là les conséquences dramatiques que ces tourments judiciaires allaient entraîner pour Alcatel Alsthom. Ce n’était pas quelques centaines d’emplois que le Groupe perdrait, mais des dizaines de milliers.

La suite fut en effet édifiante. Alcatel Alsthom perdit successivement la plupart de ses activités, son nom, son rang mondial et, sans que l’on sache, sept ans plus tard, où s’arrêtera cette descente aux enfers. Quel gâchis !



[1]  “ I.T.T. dément une information rapportée dans la presse française indiquant que son président, Rand Araskog, administrateur d’Alcatel Alsthom, pourrait pousser à la démission du P.D.G. d’Alcatel Alsthom, Pierre Suard. ”



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