Après que je me fus vu interdire, le 10 mars 1995, de travailler pour Alcatel par le juge d’instruction d’Evry, mon avocat d’alors déclara à la presse que le président Suard était un homme mort si ce contrôle judiciaire était maintenu. Cette déclaration affola les responsables de la communication d’Alcatel Alsthom. Elle se révéla pourtant prémonitoire car la machination, dont je n’avais pas pris la mesure à l’époque, ourdie de longue date, pour que je quitte la présidence du groupe, sut profiter des opportunités qu’ouvrait la procédure judiciaire pour accomplir son dessein. Le contrôle judiciaire fut maintenu et la voie libérée pour un nouveau président.

Du jour au lendemain, je fus ainsi réduit à l’impuissance. Cet événement serait resté sans importance s’il ne s’était agi que de ma personne. Mais l’évolution ultérieure d’Alcatel Alsthom allait le montrer : ce jour-là prenait fin une grande ambition pour Alcatel Alsthom. Ce n’est pas seulement celle que j’ai voulue, mais celle que j’ai fait partager à beaucoup dans le groupe et, si je me suis résolu à prendre la plume, c’est sur les conseils et l’insistance de tous ceux qui ont cru avec moi à ce grand projet et qui, stupéfaits de l’évolution ultérieure, m’ont pressé de laisser au moins une trace pour qu’autant d’efforts et d’espoirs ne soient pas réduits à néant.

Cette tâche dépasse à l’évidence les capacités d’un homme seul. Pour le 90e anniversaire de la Compagnie Générale d’Electricité, qui allait devenir Alcatel Alsthom, nous avions demandé à une équipe d’universitaires de rédiger l’histoire du groupe. Cet ouvrage magnifique s’arrête à 1990. Le plus que je puisse faire aujourd’hui c’est de livrer mon témoignage, forcément incomplet, et peut-être partial, malgré toute l’honnêteté que j’ai mise pour raconter ces années passionnantes au service du groupe. J’espère ainsi apporter quelques informations supplémentaires pour le cas où quelqu’un déciderait, plus tard, de poursuivre la narration de l’histoire d’Alcatel. En attendant, peut-être, et très imparfaitement, j’essaie de répondre au souhait de ceux qui ont cru, avec moi, à un brillant avenir pour Alcatel Alsthom.

Car c’était bien là notre ambition. Forts du long passé du groupe, nous avons voulu le placer résolument sur la scène et donc à la dimension internationale. Nos prédécesseurs lui avaient bâti une solide position sur le marché national. Mais l’économie allait s’ouvrir et il fallait, sans renier le passé, s’adapter au nouveau champ d’actions. En nous projetant résolument sur l’extérieur, par la force des choses, nous avons, moi-même et mes collaborateurs proches, concentré nos efforts sur les marchés nouveaux. Par là même, nous étions moins présents en France, en tous cas moins disponibles pour cultiver le réseau de relations indispensable pour être reconnu et soutenu dans le microcosme parisien des affaires, indiscutablement encore peu ouvert sur l’étranger dans les années 80.

Ce livre n’a d’autre ambition que d’apporter le témoignage de ce que j’ai voulu pour Alcatel Alsthom à un moment de son histoire où le monde s’ouvrait et le groupe s’y révélait et finalement s’y imposait. Je dois dire également mon interprétation des événements qui ont interrompu cette belle aventure, à la stupéfaction de beaucoup aujourd’hui encore. Mais le lecteur comprendra que, sur ce chapitre, je sois encore tenu à une certaine réserve, car les procédures judiciaires de l’affaire Alcatel se poursuivent. Ce n’est que plus tard, je l’espère à leur terme, qu’il sera possible d’en donner une interprétation complète. Peut-être laisserai-je à mes héritiers un addenda à ce récit qu’ils pourraient publier le moment venu.



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