En terminant ces pages, je m’efforce de surmonter l’écoeurement qui me submerge devant tant de gâchis et d’injustices. La Compagnie Générale d’Electricité que j’ai eu la charge et l’honneur de présider à partir de 1986, après 13 ans passés dans ses filiales, forte de sa longue histoire, redevint privée en 1987. Elle s’internationalisa radicalement après l’acquisition des filiales télécommunications de l’américain ITT et l’alliance avec le britannique GEC dans l’électromécanique. Au début des années 1990, rebaptisée Alcatel Alsthom, elle s’imposait sur les marchés mondiaux comme le leader, ou parmi les premiers dans ses spécialités, télécommunications, câbles, énergie et transports. Elle fabriquait les TGV, des paquebots, des centrales nucléaires ou des centrales classiques, hydrauliques, à vapeur ou à gaz, des satellites de communications civiles ou militaires, les réseaux électriques ou de télécommunications, les fibres optiques, les câbles sous-marins transocéaniques, des téléphones mobiles et tous les autres équipements de télécom en un mot toutes les infrastructures modernes nécessaires au développement des pays. Quinze ans plus tard, elle avait abandonné la plupart de ces métiers.

Cette fascinante aventure industrielle s’interrompit, brisée par de misérables calomnies que proférèrent de médiocres cadres d’une des filiales françaises du groupe et dont s’empara un juge ambitieux, peut-être avide de se faire un nom ou d’apporter sa contribution à la destruction du système capitaliste. Pour conduire son « instruction » à charge, il n’hésita pas à recourir à tous les moyens parfois similaires aux errements dénoncés dans la tragique affaire d’Outreau, dissimulation de pièces, témoignages mensongers, experts complaisants, dénonciations anonymes. Pour des faits qui se révèleront non fondés douze ans plus tard, il décapita le groupe en le privant d’une équipe de direction qui avait fait ses preuves. Il causa ainsi la ruine d’un groupe industriel de premier plan et la disparition de dizaines de milliers d’emplois. Sa besogne fut, il est vrai, facilitée par beaucoup de lâchetés et de petitesses.

Sans vouloir jouer au justicier, il saute aux yeux que ce désastre humain et industriel est la conséquence d’un enchaînement de bassesses dont souvent l’homme est capable quel que soit son statut social.

En premier lieu je plains José Corral et Denis Gazeau lorsqu’ils se retrouvent seuls face à leur conscience. Je les ai connus à certaines étapes de leur carrière professionnelle dans le groupe. Ils s’étaient vus confier des responsabilités croissantes. Par avidité ou rancune, ils proférèrent des calomnies qui furent à l’origine de l’affaire et qui l’entretinrent en alimentant l’instruction partisane du juge. Leur comportement traduisit une insigne ingratitude à l’égard du groupe qui leur avait confié des postes importants. Je ne sais s’ils mesurent leur responsabilité écrasante dans les malheurs qui frappèrent leurs collègues, en particulier ceux qui, par dizaines de milliers, perdirent leur emploi. Et que penser de l’attitude de Denis Gazeau qui, après avoir déposé plusieurs plaintes sans succès, mais probablement de connivence avec le juge, ne daigna pas paraître à l’audience, même par avocat interposé, lorsque sa plainte avec constitution de partie civile fut jugée ? Que signifient cet acharnement procédural et cette lâcheté finale si ce n’est la preuve d’une personnalité torturée bien médiocre ?

Mais il faut aussi regretter l’attitude qu’adoptèrent, à l’époque, certains responsables de France Télécom, en premier lieu le choix du président Marcel Roulet qui en constituant France Télécom partie civile, donna implicitement crédit aux dénonciations de Denis Gazeau. Il disposait pourtant dans sa maison de toutes les informations qui permettaient d’établir l’inanité des accusations de « surfacturations ». Au même moment, le directeur général d’EDF, François Ailleret, confronté à des accusations de même nature concernant les achats de câbles, prit publiquement une attitude courageuse en défendant dans une conférence de presse à la fois la régularité des procédures d’achat de ses services et l’honnêteté de ses fournisseurs. Les dénonciations calomnieuses, dans ce cas, ne prospérèrent pas et au final ce fut le délateur qui fut condamné. A France Télécom comme à EDF les syndicats sont également puissants et capables d’animer de puissantes campagnes contre la direction de l’entreprise, mais le caractère du dirigeant fait la différence dans de telles crises.

Plus condamnable encore fut le mensonge délibérément entretenu par des cadres supérieurs de France Telecom sur la situation réelle de leur entreprise, en 1992, au moment du « contrôle de prix » : elle avait perdu depuis le 1er janvier 1991, comme on l’a vu, le droit de procéder à des contrôles de prix chez ses fournisseurs. Mais reconnaître le régime nouveau ruinait la thèse de l’accusation car, évidemment, il ne pouvait exister de « surfacturations » quand on ne disposait plus de la référence à des prix de revient règlementaires. Le représentant de France Télécom soutint le contraire jusqu’au terme de la procédure ; il dissimula la lettre, signée de sa main, qui établissait la réalité et il fournit au juge, à l’appui de ses dires mensongers, des témoignages complaisants qui émanaient d’organismes prestigieux comme la Cour des Comptes dont on pouvait attendre d’avantage de perspicacité de la part de ses magistrats. Cette conspiration du mensonge de la part de hauts fonctionnaires est particulièrement terrifiante.

Le Conseil d’administration d’Alcatel Alsthom ne montra pas non plus une grande rectitude morale, ni beaucoup de courage lorsque le juge m’interdit de travailler pour le groupe. Il se laissa manipuler par Ambroise Roux qui avait préparé mon remplacement depuis plusieurs mois et qui, saisissant l’opportunité que le juge lui offrait, n’hésita pas, comme je l’ai dit précédemment, à faire faire une intervention auprès de la Chancellerie pour faciliter sa manoeuvre. Je laisse le lecteur qualifier l’attitude qu’adopta à cette occasion l’ancien président de la Compagnie Générale d’Electricité. Je continue à m’interroger sur les vrais motifs qui l’animaient : frustration, vengeance, volonté de prévenir une extension de l’enquête à l’époque où il présidait CIT Alcatel ; certains de ses collaborateurs d’alors avaient fait, au cours de l’instruction, des déclarations qui pouvaient l’inquiéter. En ayant organisé mon éviction et choisi mon successeur, il porta une double et très lourde responsabilité dans la disparition du groupe auquel il se disait pourtant très attaché. Seuls trois administrateurs, prestement remplacés, démissionnèrent à la suite de mon départ. Dans les années qui suivirent, le Conseil assista avec une passivité inexplicable au déclin du groupe et renouvela constamment sa confiance à mon successeur malgré les piètres résultats qu’il obtenait. Il approuva sans réagir les diverses acquisitions qui se révélèrent si coûteuses. En un mot, il assista sans réagir à la destruction du groupe : il a, ainsi, failli à sa mission de base. Singulière gouvernance !

Mais, à mes yeux, le premier responsable de cet enchaînement diabolique fut le magistrat à qui avait été confiée l’instruction de cette affaire. Dès le début de son instruction, il dirigea ses investigations pour impliquer la direction générale d’Alcatel CIT ainsi que le président du groupe. Il orienta les déclarations de José Corral et d’Antonio Léal dans ce sens. Si Antonio Léal se rétracta par la suite, José Corral servit fidèlement la ligne accusatoire du juge qui tenta de le remercier en le faisant bénéficier d’un non-lieu étonnant, comme exposé précédemment.

Dans la conduite de l’instruction, on n’hésita pas à dissimuler des documents qui contredisaient la thèse du juge. Ne fut pas transmis au Tribunal le rapport de contre-expertise qui prouvait que je n’avais pas fait payer par des sociétés du groupe les travaux faits à mon domicile, motif pour lequel j’avais été déferré au tribunal. Autre exemple, ne fut versé au dossier de l’instruction qu’après plusieurs années et encore sous un libellé erroné qui rendait impossible la consultation du document, le fameux scellé 11 saisi chez France Télécom le 7 juillet 1994 par la police et remis au juge le 15 juillet suivant. Il s’agissait en particulier de la lettre du Ministre des télécoms qui autorisait l’administration à consentir à ses fournisseurs des marges de l’ordre de 30 à 60%. Le juge prétendait que la marge ne devait pas excéder 8%, chiffre empirique, sans fondement règlementaire, soufflé par Corral, confirmé par les experts judiciaires qui de surcroît affirmaient que tout « gestionnaire avisé » devait s’apercevoir à la simple consultation des tableaux de bord préparés par Corral que la marge dépassait ce plafond. C’est pendant la période où ce scellé 11 était dissimulé à la défense que le juge me confronta très longuement dans son cabinet à José Corral spécifiquement sur ce thème et le respect du plafond de 8% : il voulait me faire reconnaître que je savais forcément que la marge dépassait ce seuil, donc que j’étais complice des prétendues surfacturations et ainsi justifier mon incrimination de complicité d’escroquerie. Cette tentative pour me compromettre n’aurait évidemment pu être tentée si, comme le code en faisait l’obligation, avait été versée au dossier de l’instruction cette pièce essentielle dès qu’elle avait été saisie. Sa dissimulation prouve le manque d’objectivité dans la conduite de cette instruction par le magistrat dont le devoir était d’établir les faits et de rechercher la vérité et non de les déformer pour atteindre les objectifs qui étaient les siens. Il semble dans cette affaire avoir oublié les engagements qu’il prit en prêtant le serment pour devenir magistrat : « Je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions, de garder religieusement le secret des délibérations et de me conduire en tout comme un digne et loyal magistrat », tel que le prescrit l’ordonnance de décembre 1958 signée par le Général de Gaulle et Michel Debré.

Mieux encore, le successeur du juge refusa de réclamer à France Télécom la lettre qui prouvait que ce client avait perdu le régime administratif de contrôle des prix de revient et donc qu’il ne pouvait y avoir eu de « surfacturations » dans le domaine de la commutation. Malgré les dénégations répétées d’Alcatel, il fit sienne la thèse mensongère de France Télécom et refusa de procéder aux vérifications qui s’imposaient.

Alcatel CIT avait pu se procurer une copie de cette lettre après avoir saisi la Commission d’accès aux documents administratifs et grâce à la décision favorable du Ministre des Finances. Excédée par autant de mauvaise foi, Alcatel CIT finit par demander formellement, par requête article 81, que la lettre soit saisie soit à France Télécom soit à la Commission nationale des marchés publics. Le juge eut l’audace de refuser de placer cette lettre dans le dossier de l’instruction et motiva son refus, il est vrai sous la signature du successeur qui venait de le remplacer, en soutenant que le document ne concernait pas la procédure et que la demande d’Alcatel CIT n’était qu’une manœuvre dilatoire.

Jamais je n’aurais imaginé qu’il pût y avoir si peu d’oblectivité chez un magistrat de la République ! C’est pourtant à de tels hommes que la République, et même le peuple français, puisqu’ils rendent la justice en son nom, donne le droit de briser la vie et l’honneur d’un homme sur le fondement de leur appréciation, solitaire et souveraine, d’allégations reconnues sans fondement, des années plus tard.

La presse, régulièrement désinformée par une « source proche du dossier », fut dans son immense majorité un fidèle relais pour diffuser les accusations du juge au mépris constant de la présomption d’innocence. Interrogé un mardi jusqu’à tard dans la soirée sur mon patrimoine, la télévision diffusait le lendemain, en préambule à mon interview, un reportage où je retrouvai mes déclarations faites la veille au juge d’instruction dans son cabinet et consignées sur le procès-verbal. Le même juge interrogea récemment, dans une affaire célèbre, un ancien Premier Ministre : dès le lendemain la presse11diffusait des pages entières du procès-verbal d’audition. La presse écrite ou audiovisuelle couvrit largement notre affaire lors des accusations et des mises en examen, mais naturellement passa sous silence les relaxes et non-lieux qui la clôturèrent. C’est la conception moderne de l’objectivité et de la transparence ! Certains journalistes ne se contentaient pas d’informer mais n’hésitaient à prendre partie comme celui, devenu par la suite directeur de la rédaction d’un grand quotidien, qui termina, un jour au plus fort de la crise, son éditorial par un catégorique « Suard doit partir ». Que pensa-t-il par la suite de sa perspicacité d’alors, lorsqu’il constata simultanément les non-lieux intervenus et la disparition d’Alcatel Alsthom ?

Ce bref rappel des affligeantes défaillances que j’ai observées pendant ces années, de la part d’hommes chargés de responsabilités ou d’institutions autrefois réputées, doit être complété. Heureusement, la douleur que ces manquements à la rectitude et à l’équité provoquèrent chez ceux qui les subirent, fut atténuée par quelques comportements exemplaires qu’il fallait saluer d’autant plus qu’ils furent rares. J’ai dit comment certains magistrats, dans la discrétion et même l’anonymat, osèrent arrêter la machine judiciaire malgré la vive pression corporative ou médiatique. Quelques confrères à la tête de grandes sociétés, me manifestèrent sincèrement et concrètement leur amitié et leur solidarité après mon éviction d’Alcatel Alsthom. Je leur en suis d’autant plus reconnaissant que l’ambiance qui prévalait, recommandait la prudence à l’égard d’une affaire présentée comme sulfureuse. Les personnes qu’elle mettait en cause devenaient infréquentables, selon le vieil adage qu’il n’y aurait pas de fumée sans feu. Et bien maintenant je sais qu’à Evry au moins on savait lancer de la fumée sans feu !

L’immense majorité des responsables économiques prirent leur distance ce qui ne les retint pas, une dizaine d’années plus tard, lorsque les non-lieux intervinrent, de m’écrire pour exprimer leur joie de l’issue favorable dont « ils n’avaient jamais douté ». « Tous ceux qui vous connaissaient s’attendaient à cette conclusion, mais il est épouvantable qu’il ait fallu douze ans » me précisa même le président de la société qui le premier m’avait fait quitter son conseil d’administration après 1995. Voila qui éclaire, si c’était encore nécessaire, sur la réalité des relations, derrière l’apparence de chaleur et de proximité, dans le microcosme parisien des affaires.

Mais le vrai réconfort qui m’a aidé à traverser ces années de cauchemar, fut le soutien sans défaillance de ma famille proche qui supporta en silence les questions hypocrites dont elle était régulièrement assaillie. Et puis j’ajoute que l’affection sincère de quelques vrais amis, moins nombreux que les doigts des mains, qui jamais n’eurent le moindre doute sur mon honnêteté, fut déterminante. C’est dans l’épreuve que l’on mesure la sincérité des liens. « Un ami sûr se révèle dans l’adversité » a écrit Cicéron12. Ces quelques personnes ont racheté, à mes yeux, par leur générosité de cœur, leur écoute et leur disponibilité amicales, bien des lâchetés observées dans ce qui était mon entourage au temps de la notoriété et du pouvoir. Mes avocats, chacun avec sa forte personnalité, tout au long de cette épreuve m’ont patiemment accompagné de leurs éminents talents, mais aussi de leur amicale et solide proximité que j’ai particulièrement appréciée dans les moments d’extrême tension : je tiens à leur dire ici ma très profonde reconnaissance.

J’ai aussi toujours été agréablement surpris par les nombreux témoignages de soutien et de confiance exprimés par des gens simples, loin de «l’intelligentsia » parisienne, par lettre ou de vive voix, parfois des anonymes rencontrés fortuitement sur un trottoir, au restaurant ou dans une file d’attente. Même après des années, des personnes qui me reconnaissent dans la rue, me disent encore de telles paroles de sympathie et parfois ajoutent quelques commentaires sévères sur ce qu’est devenu Alcatel.

Beaucoup s’étonnent qu’un juge, seul, ait pu, par ses erreurs et son acharnement, occasionner de tels dégâts aux personnes et aux entreprises, ruiner des vies professionnelles et faire perdre autant d’emplois. Je ne sais évidemment que leur répondre. Mais leur étonnement augmente encore quand je leur dis comment une telle affaire, aux conséquences si catastrophiques, prend fin par une décision qui en quelques lignes juge : « attendu que les faits reprochés ne peuvent recevoir la qualification pénale dite, Disons n’y avoir lieu à suivre ». Pas un mot d’excuse, aucun dédommagement naturellement juste une note de quelques pages reçue par le courrier.

Pour conclure le récit de cette pénible épreuve, je ne peux mieux faire que de citer un ancien dirigeant, juriste éminent, de STR, la filiale suisse qu’Alcatel avait acquise de l’américain ITT. Collaborateur ancien, il avait connu le temps où sa société était filiale d’ITT sous les présidences successives de Harold Geneen avant celle de Rand Araskog. Lorsqu’il apprit le non-lieu final, il m’adressa une longue lettre très amicale qu’il termina en citant Shakespeare « Ayant rejoint STR en 1969, je me rappelle le temps de Harold Geneen qui était aussi un bâtisseur d’empire respecté. Il fut remplacé par le malheureux Hamilton, puis par Araskog qui démantela l’empire Geneen tout comme Monsieur Tchuruk a systématiquement démantelé l’empire exceptionnel de Monsieur Suard. Je n’ai jamais pu, et encore aujourd’hui ne peux pas comprendre le système juridique français. Comment un juge, se fondant sur des déclarations si fragiles a-t-il pu entreprendre une instruction et discréditer, par son action, un groupe et son chef, sinon comme le dit Polonius dans Hamlet : « Though this be madness, yet there is method in it13 ».

L’acharnement de ce juge, relayé par les erreurs stratégiques d’un management nouveau, la passivité, par corporatisme, des instances de contrôle, Cour d’Appel et Conseil d’Administration, sont ainsi parvenus à faire disparaître Alcatel Alsthom. Alcatel Lucent, pâle héritier d’un leader mondial d’origine française, devenu européen, dérive désormais dans une mer forte et va se fondre dans la culture nord-américaine. Paradoxalement les seuls rescapés du naufrage, et c’est un maigre élément de réconfort, sont des secteurs dont Alcatel avait tenu à se séparer lors de sa conversion au tout télécom. Chacun, malgré des débuts difficiles hors du groupe qui les protégeait, représente aujourd’hui une solide réussite. Je pense à ETS SRA, premier désinvestissement orageux réalisé dès 1996, mais aussi à Sogreah reprise par son président grâce à un LBO lorsqu’ Alcatel vendit à Thomson ses activités d’ingénierie : cette société spécialiste de l’hydraulique, bénéficie d’une réputation mondiale exceptionnelle depuis des décennies et reste aujourd’hui très prospère.

Plus important encore, Alstom lancé sur le marché avec un bilan financièrement affaibli, et Nexans émancipé après amputation des activités câbles les plus profitables, sont redevenus des groupes leaders mondiaux dans leurs spécialités. Dans chacun de ces exemples, les talents des dirigeants expliquent le succès. Alstom et Nexans, désormais cotées, sont valorisées par la bourse, dans les premiers mois de 2008, à près de trois fois la valeur de leur ancienne maison mère Alcatel : malgré l’évolution propre du capital de chacune, cette amère constatation condamne à elle seule la gestion et la stratégie d’Alcatel pendant cette décennie !

Le succès de Nexans, héritier des Câbles de Lyon, me réjouit tout particulièrement. Nommé, il y a plus de trente ans, directeur général pour relancer cette filiale moribonde dont la CGE était sur le point de se séparer, j’ai pu éviter cette issue grâce à la compétence et au dévouement d’une douzaine de collaborateurs qu’aujourd’hui encore j’ai plaisir à rencontrer. Malheureusement certains ne sont plus de ce monde. La société retrouva rapidement profits et expansion : en dix ans elle devint leader mondial, position que Nexans a maintenue malgré les vicissitudes de ses débuts.

Dans le drame qui ruina Alcatel Alsthom, comme dans l’épopée qui en avait construit la grandeur, une évidence s’impose. Quelques hommes peuvent, par leurs qualités ou leurs défauts, la force ou les travers de leur caractère, la pertinence ou le sectarisme de leur jugement, décider du destin d’un très grand nombre et les entraîner vers leur bien ou leur perte. Face aux défaillances que ce bref et mesuré récit a mis en évidence ou à certaines autres que des crises analogues ont révélées, il faut souhaiter qu’éthique et professionnalisme redeviennent les vertus cardinales des responsables.

11 L’Est Républicain, également dans mon affaire, fut très souvent le premier informé de ce qui se passait dans le Cabinet du juge Jean-Marie d’Huy.

12 Amicus certus in re incerta cernitur. Cicéron, De l’amitié.

13 Bien que ce soit de la folie, cela ne manque pas de méthode.



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